Le Sao-la


J'ai écrit cette nouvelle après avoir découvert l'article du Figaro. Maramisa commençait à me hanter… Elle m'adressait des signaux, même à travers la presse…

Je l'ai publiée dans le recueil La vie, malgré tout, aux éditions de l'Instant Même (1994).


***


À Louis Héliot et Jean-Pol Hecq


Ma femme et moi avions été invités, ce vendredi de septembre, chez les Dekort. Edmond était un ancien condisciple de collège perdu de vue aux portes de l’université et retrouvé dix ans plus tard, par les hasards de professions voisines ; il s’était alors avéré – puisque la vie se plaît à confirmer l’adage voulant que le monde soit petit (euphémisme pour ne pas dire que nos vies sont étroites) – que nos conjointes étaient cousines au second degré. Là où les liens du sang n’avaient pas suffi à les rapprocher, les retrouvailles fortuites de leurs maris respectifs en firent deux sœurs complices qui ne passèrent plus une quinzaine sans se voir et deux jours sans se téléphoner. Nous avions donc pris l’habitude de nous retrouver à quatre, pour une soirée chez l’un ou chez l’autre, voire en week-end. Parfois, comme en cette occasion, nous complétions le quatuor de quelques invités, inconnus de l’autre couple ; le faisions-nous par hygiène sociale, pour éviter la lassitude ? Peut-être ; jamais, en tout cas, n’avions-nous ressenti le besoin de nous justifier. Cela se produisait au gré des opportunités, comme si nous avions une fois pour toutes choisi de nous fier à la divinité discrète qui avait présidé à notre rapprochement.

Ce soir-là, Edmond et Julie avaient vu large, ce que permettait plus facilement leur vaste villa de la banlieue que notre appartement du centre ville. En plus de Chantal et moi, ils avaient réuni sept autres personnes : Jean Bekel, un psychanalyste quinquagénaire suivi d’une très jeune ex-patiente, prénommée Iris ; Marek Mauvoisin, un échalas de poète en herbe sèche, agrippé à la manche de Georgia, une muse trop vive pour lui et son talent ; Jacques Dupond, un professeur de littérature à l’université, homme sans âge qui semblait regretter que l’être mal vieilli qui l’accompagnait n’ait pas poursuivi davantage des études qui seraient venues utilement épauler des charmes enfuis ; et, au milieu de ces couples, un homme seul. Lorsqu’Edmond nous le présenta, nous eûmes tous la surprise de mettre un visage sur une voix familière : en effet, il s’agissait de Jean-Paul Deck, qui animait depuis de nombreuses années l’unique émission littéraire qu’une gestion abrutie avait laissée, sans doute par mégarde, sur la chaîne de radio publique.

Julie s’était bâtie une solide renommée de cordon bleu en osant les mélanges de saveurs les plus invraisemblables, les plus surprenantes et les plus exquises ; sans doute, en l’occurrence, Edmond avait-il tenté de faire jeu égal dans la composition de sa table. Jamais le hasard n’avait conduit à un groupement aussi disparate et, il faut l’avouer, aussi peu harmonieux. Dès les prémisses de l’apéritif, le professeur et le psychanalyste se crêpèrent le bonnet sur la question de savoir si oui ou non la « doctrine » de Freud pouvait prétendre au titre de science – ce que, bien entendu, l’universitaire refusait d’un rire dédaigneux et que l’analyste affirmait d’un rictus méprisant. Leurs coinjoints, que ne séparait pas seulement une génération, évitaient de se regarder et tentaient désespérément de lancer un autre sujet de conversation, qui avec le poète, qui avec le journaliste, qui semblait réserver ses mots pour le micro. Chantal s’était empressée de rejoindre Julie en cuisine pour l’aider, tandis qu’Edmond et moi passions les plats d’amuse-gueule et remplissions les verres de ce vin rouge pétillant que nous affectionnons tous quatre depuis un week-end mémorable, sur la Loire, à Chênehuttes-les-Tuffaux, à proximité de Saumur. Edmond réalisa cependant que l’unique conversation risquait de s’envenimer et il fit diversion.

— Saviez-vous qu’avant d’animer son émission littéraire, Jean-Paul avait été grand reporter et qu’il avait, de ce fait, beaucoup voyagé ?

Heureux de pouvoir se débarrasser d’un adversaire qu’il jugeait médiocre, le psychanalyste tourna le dos au professeur et fit face au journaliste.

— En effet. Je crois même me souvenir que vous aviez couvert la chute de Saïgon, en 1975.

— C’est vrai, Jean-Paul ? demanda Edmond.

Mais l’ancien reporter répondit avec froideur :

— Vous savez, aujourd’hui, ,je ne voyage plus que par les livres…

— Je suis parfaitement d’accord avec vous, déclama la muse, avec une emphase teintée d’un accent exotique légèrement frelaté. Moi qui viens de si loin et ai tant couru le monde, je n’aspire plus qu’à une chose : m’enfermer à jamais en compagnie des livres que je préfère… et de celui qui les crée…

Ce disant, elle tendit la main pour saisir celle de son mari, que la perspective d’un tel destin n’enchantait visiblement pas et qui aurait préféré épancher son lyrisme ravigoté vers la jeunesse à sa droite.

— À propos, Monsieur Deck, avez-vous lu le dernier recueil de Marek ?

Elle avait prononcé « Mârêk », dévoilant la double coquetterie de son poète, qui avait slavisé un prénom bien français et francisé un patronyme trop flamand. Jean-Paul Deck répondit du même ton qu’il ne l’avait pas reçu.

— Comment est-ce possible, Marek ? Je te l’ai dit mille fois, ton éditeur est un incapable ! Tu dois tout vérifier ! Tu te rends compte, Monsieur Deck ne l’a pas reçu !

Le professeur, qui me parut fort susceptible et qui avait été froissé par la fuite de son interlocuteur psychanalyste, intervint :

— Les journalistes ont bien de la chance ; ils peuvent ne lire que les livres qu’ils reçoivent ! Si nous faisions la même chose, à l’université, nous ne pourrions plus parler de rien !

— Mais enfin, Jacques, tu sais bien que ce n’est pas le même chose, rétorqua sa moitié ; vous ne faites pas vendre les livres…

Le Jacques devint rouge.

— Comment donc ! Et quand nous donnons cours sur une œuvre à cent cinquante étudiants ? Je te prie de croire que nous sommes meilleurs « vendeurs » que la plupart des journalistes – sans vouloir vous offenser, Monsieur Deck.

Et il calma ses rougeurs en souriant le plus aimablement au journaliste qui inclina la tête vers son verre. Le poète s’était redressé dans le divan qu’il partageait avec sa femme.

— Peut-être, mais vous ne « vendez » et ne traitez en vos cours que la littérature consacrée par les siècles ! Je n’ai jamais entendu parler d’un de vos confrères travaillant sur la poésie de l’extrême contemporain – qui, de toute façon, n’est pas à vendre.

— L’extrême contemporain… tiens… quelle expression curieuse, murmura le psychanalyste – mais je fus sans doute le seul à l’entendre, car l’égérie se fit l’écho bruyant de son Rimbaud.

— C’est tellement vrai ! Mais ta poésie ne peut que déranger l’ordre bourgeois que l’université a pour mission de préserver !

Elle tenta de me prendre à témoin, tandis que le professeur s’esclaffait.

— Avez-vous lu la poésie de Marek, Monsieur ? Jamais la voix humaine n’a porté si haut le flambeau du tragique ! Trois ou quatre mots, trois ou quatre pépites d’une fauve pureté par poème, et la réalité n’est plus que cendres !

À l’exception de Marek, qui se renfonçait dans son fauteuil et son orgueil, toute l’assemblée la contemplait avec effarement ; on devinait qu’elle allait se lever et se mettre à déclamer un de ces joyaux… ce fut, par chance, le moment que le soufflé au fromage choisit pour être à point, et tout le monde sait qu’un soufflé n’attend pas, même un poème. On passa donc à table soulagés. Edmond, un peu crispé, essaya de rétablir l’ambiance en répartissant au mieux ses invités autour de la table ovale qui trônait, magnifiquement dressée et justement saluée par tous, au milieu de la salle à manger. Il sépara les couples, sauf Chantal et moi, conformément à une règle bien établie entre nous, et il éloigna ceux qui s’étaient déjà opposés verbalement. Notre divinité secrète parut reprendre ses esprits et, durant l’entrée, les discussions furent d’une délicieuse banalité ; Chantal et moi écoutions le professeur Dupond déplorer le niveau déplorable, pour ne pas dire exécrable – il le dit néanmoins – des étudiants, ce qui lui valut l’assentiment du poète qui se demandait s’il y aurait encore, dans deux générations, des êtres assez fins et cultivés pour comprendre et apprécier son art. De l’autre côté de la table, on s’entretenait de notre société surinformée. Le journaliste semblait s’être détendu, protégé à sa droite par Julie et à sa gauche par Edmond qui lui témoignaient une amitié discrète mais solide, dont je me surpris à être quelque peu jaloux.

J’entamai alors une manœuvre sournoise pour abandonner notre professeur à ses constats et à ses regrets, et je me rapprochai, par la voix et l’ouïe du moins, de ce journaliste qui m’intriguait à cause de l’étonnant contraste que non seulement il établissait dans cette assemblée disparate, mais aussi qui existait entre la chaleur qu’il mettait, sur les ondes, à parler des livres qu’il aimait et la froide réserve qu’il nous témoignait. Julie, qui se leva pour débarrasser – aussitôt suivie par Chantal – me facilita la tâche. Je profitai d’un blanc dans le discours posé de Bekel pour évoquer, d’une voix assez basse pour que Deck seul m’entende, un livre dont il s’était entretenu le mois passé avec l’auteur et que j’avais particulièrement apprécié. Il me répondit, sinon avec enthousiasme, du moins avec sympathie.

— Je suis heureux que vous partagiez cet avis ; ce roman remarquable n’a trouvé grâce aux yeux d’aucun de mes collègues pour l’unique raison que son auteur leur déplaît ainsi qu’aux despotes médiocres de notre institution littéraire – ce qui est plus grave encore, car ces critiques recherchent avant tout de défendre le point de vue qui plaira, et qu’ils se convaincront d’avoir fondé tout seuls. Si vous saviez comme notre république des lettres est petite…

— Petite ?

— Oui, et dans tous les sens ; géographique, moral, esthétique et intellectuel. Un écrivain authentique ne peut trouver sa place ici…

D’un autre que lui, j’aurai mis ces propos sur le compte de l’ambiance de dénigrement qui régnait alors, teintée de poujadisme et qui jetait la suspicion sur toutes les structures en place ; mais il y avait chez Deck un tel accent de sincérité et de détachement – qui n’était en rien du désintérêt ou de l’indifférence – que je ne mis pas en doute ce constat peu reluisant et lui demandai quelques éclaircissements. Il me les fournit à mi-mots murmurés, gêné sans doute par la présence de Mauvoisin qui, de notoriété publique, cherchait à conserver un poste important dans l’administration culturelle. Par chance, ni lui ni Georgia ne pouvaient nous entendre, et Deck me fit quelques confidences sur tel de nos grands auteurs qui, dépité de n’avoir érigé son trône à Paris, avait une fois pour toutes fait le pari de la petitesse.

— Voyez-vous, je considère que la maxime qui résume le mieux la médiocrité est celle que l’on reprend à César : plutôt premier dans mon village que second à Rome. On oublie que, dans le secret des pensées de César, Rome était son village.

Je pouffai le plus discrètement possible. Le contraste s’était estompé ; je venais de retrouver – ou de rencontrer – celui qui animait les émissions que je suivais fidèlement.

Julie et Chantal revinrent avec le plat. Edmond, qui avait senti que son voisin quittait la conversation en cours et qui n’avait pu, par courtoisie envers ses hôtes, rejoindre la nôtre, en profita pour se pencher vers nous :

— J’ai entendu que vous parliez du roman de ***.

Ce qui n’avait d’autre fonction que de remettre la main sur le débat et signifier, avec élégance, qu’il était le maître de céans, ce que nous reconnûmes en lui résumant notre opinion en quelques banalités bien senties. On servit et, durant les premières bouchées, le silence se fit, ponctué d’onomatopées civilisées, destinées à signifier à l’hôtesse combien son plat était apprécié. Il y eut ensuite les commentaires d’usage, la part de compliments au mari pour l’excellent choix du vin rouge. Enfin, par un des ces « à propos » qui n’ont d’autre objet que d’en changer complètement, Iris interpella Edmond :

— Au fait, avez-vous des nouvelles des Durand ? J’ai entendu dire que leur fillette était fort malade ; je ne les connais pas assez, je n’ai pas osé téléphoner…

Edmond avala la portion de viande qu’il venait d’enfourner, s’essuya la bouche et prit l’air grave qui convenait – et que Julie avait pris aussitôt – pour annoncer que la pauvre enfant avait effectivement succombé à une leucémie.

— Oh, mon Dieu ! Je suis désolée, déclara Iris, sans que l’on pût trancher si elle était triste pour cette enfant et ses parents, ou pour sa question qui avait à nouveau rompu l’ambiance du repas.

Chacun garda le nez baissé dans son assiette, s’appliquant à manger le plus cérémonieusement possible, jusqu’à ce qu’une voix s’élève.

— Je n’imagine rien de plus terrible que d’assister, impuissant, à la mort d’un enfant qui souffre…

Le repas était sauvé. Nous allions pouvoir noyer le drame dans une conversation mondaine pleine de compassion. Le psychanalyste fut questionné sur le processus du deuil à appliquer dans des cas pareils ; le professeur cita Flaubert et Balzac, évoqua les drames vécus par Hugo ;le poète fredonna quelques bribes de poèmes écrits par d’autres et parut, un instant, s’être lancé dans la composition d’une ode funèbre, jusqu’à ce qu’il trébuche sur cet aveu :

— Terrible échec des mots sur l’écueil mort…

Ce que personne ne parut relever, à son grand dam. L’air de rien, il sortit de la poche de son veston un petit carnet dans lequel, à l’aide d’un stylo de luxe, il recopia sans doute le vers – ou le poème – qu’il venait d’avorter brillamment. Georgia fit aussitôt remarquer que, dans leur effroyable malheur, les Durand avaient tout de même eu la chance d’être réunis, de pouvoir accompagner les derniers instants de leur fille, de lui témoigner jusqu’au bout leur amour ; mais que dire de tous ces enfants qui mouraient dans l’abandon ? On s’apitoya. On gravit encore quelques échelons de la douleur pour conclure sur les monstrueux meurtres d’enfants commis par des pédophiles, dont l’actualité avait été remplie quelques mois auparavant.

— Songez à l’horreur, pour des parents, de savoir que leur enfant est mort, abandonné, après d’innommables sévices ? Et de la main d’un bourreau qui lui a fait croire que ses parents refusaient de payer une rançon, qu’ils ne se souciaient plus d’eux…

On essuya des larmes. Les assiettes étaient vides. Le silence s’appesantit et c’est alors que je constatai la métamorphose survenue dans l’expression de Jean-Paul Deck : ses traits étaient tendus à l’extrême et l’on devinait les muscles de ses mâchoires qui vibraient, sous l’effort violent pour contenir des paroles ou un cri. Je réalisai qu’il n’avait, à aucun moment, pris part à cette discussion sordide. À l’évidence, il luttait pour se maîtriser. Puis, ne résistant plus, il replia sa serviette, se leva et, d’une voix tremblante, prit congé.

— Je vous envie tous de pouvoir établir avec autant d’aisance l’échelle de la souffrance.

Il salua Edmond et Julie qui s’étaient relevés précipitemment, consternés par la tournure que prenait leur soirée ; mais ils ne purent que raccompagner leur invité jusqu’à la porte, tandis que les convives restés à table buvaient leur gêne en y mêlant un fond de vin pour l’adoucir.


*

* *


Ce fiasco mit pour longtemps un terme aux invitations de personnes extérieures à notre groupe, mais Julie, Edmond, Chantal et moi continuâmes à nous voir comme de coutume. D’un accord tacite, nous évitâmes d’évoquer cette soirée ou l’un de ses acteurs. Edmond et Julie n’avaient reçu aucune explication de Deck sur sa sortie précipitée et n’étaient pas en mesure d’en fournir une par déduction. Et comme ils n’en parlèrent pas, je conclus qu’ils ne revirent plus le journaliste et que ce dernier ne prit pas la peine de leur écrire pour s’excuser ou se justifier. Je n’appris qu’un an plus tard que, sur ce dernier point du moins, je me trompais.

Ce soir-là, je m’étais rendu seul à un cocktail donné pour le vernissage d’une exposition consacrée à l’œuvre d’une vague relation, assez proche pour que je me sente obligé d’y aller, assez lointaine pour que ma femme s’estime dispensée de la corvée. Après avoir salué l’artiste, serré quelques mains, glissé de groupe en groupe et de toast en canapé, j’aperçus à l’autre bout de la salle Jean-Paul Deck, qui me vit également. J’imaginais qu’il allait détourner les yeux et, comme le permettait ce genre d’événement mondain, m’éviter soigneusement ; au contraire, il mit fin, non sans courtoisie, à l’échange qu’il avait avec une vieille dame et fendit la foule pour me rejoindre. Je tentai de dissimuler au mieux mon embarras, qu’il parut d’ailleurs ne pas noter.

— Cher Monsieur, je suis content de vous retrouver. Je suppose que vous gardez, comme moi, un affreux souvenir de cette soirée chez les Dekort et de ma conduite peu sociable… J’ai écrit un mot d’excuse on ne peut plus vague, je l’avoue, à Edmond et Julie, mais je puis vous avouer que je n’éprouve de véritables remords qu’envers vous ; je pense, en effet, que vous seul pourriez comprendre…

Intérieurement, je m’étonnai de cette assurance, fondée sur une simple et brève conversation littéraire, mais je compris que le désarroi du journaliste devait être grand pour qu’il se raccroche à si peu ; son désir véritable était sans doute de pouvoir enfin se confier à quelqu’un, ce qu’il me confirma.

— Êtes-vous libre ce soir ?

Chantal avait profité du cocktail pour aller au cinéma avec Julie ; je pus donc répondre positivement.

— Puis-je, en ce cas, vous inviter à manger un morceau dans un endroit plus calme, où nous pourrons discuter à notre aise ? Cette fois, nous pouvons nous éclipser sans provoquer de scandale… conclut-il avec un léger sourire.

Nous filâmes à l’anglaise. Il m’emmena, après m’avoir demandé si ce choix m’agréait, dans un restaurant asiatique voisin.

— Vous comprendrez pourquoi… Vous trouverez peut-être qu’il s’agit d’une mise en scène un peu… ridicule, mais…

Il n’avait pas poursuivi son explication et nous n’avions plus échangé un mot avant d’être installés à la table que nous désigna un serveur caricatural et souriant. Le décor était conforme à ce que l’on pouvait attendre de ce genre d’endroit : mobilier en bambou, paravents décorés, jusqu’à la musique où une femme à la voix nasillarde reprenait des airs à succès américains traduits et arrangés pour leur conférer une curieuse note d’exotisme.

J’eus le vertige en découvrant la carte et, ignorant de cette cuisine, je chargeai Deck de nous composer un menu, ce qu’il accepta avec satisfaction. Il dicta une liste de numéros au serveur dont la bonne humeur ne fit que se renforcer. Pour l’apéritif, je me laissai séduire par le vin de lichee, et le journaliste opta pour un whisky.

Nous échangeâmes quelques impressions sur les toiles qui nous avaient offert l’occasion de nous retrouver, ce qui ne nous empêcha pas de les trouver insignifiantes. Deck but rapidement son whisky, puis claqua la langue pour se donner du courage.

— Je regrette de n’avoir su me contrôler, lors de cette soirée, il y a un an déjà. Cette conversation m’avait énervé, pour des raisons que je vais vous expliquer, mais pouvais-je me montrer aussi désagréable – et aussi faible ? La souffrance des autres est le dernier sujet de conversation que l’on devrait aborder, mais pourtant, que pouvons-nous faire d’autre, le plus souvent, que parler ? Pour témoigner de notre sympathie, bien sûr, mais surtout, pour exorciser…

— Vous n’avez pas de compte à rendre… Vous aviez des motifs qui…

Il m’interrompit d’un geste.

— Oui et non. Cela ne change rien. Il y a vingt ans, Monsieur, que je porte en moi une souffrance que je n’ai eu la force de confier à personne…

Il ne me restait qu’à l’écouter, qu’à me montrer à la hauteur de cette mission qu’il voulait me voir remplir – cet exorcisme.

— Je ne me souviens plus qui avait déclenché cette conversation en disant qu’il n’y a rien de pire que de voir mourir un enfant malade et aimé… Que dire de l’enfant sain qui meurt malgré votre amour ?

Il fit une nouvelle pause durant laquelle il extirpa de son veston un épais portefeuille et, de ce dernier, une coupure de presse qu’il déplia avec précaution et qu’il me tendit.

— Connaissez-vous le Sao-la ?

Je hochai négativement la tête.

— Lisez ceci…

C’était un article paru dans Le Figaro du 19 octobre 1994, comme Deck l’avait inscrit, en professionnel, sur le bord de la feuille.

ANIMAL RARE

Avec ses yeux de biche et ses pattes de cabri, cet animal hybride est gardé soigneusement en cage dans une réserve de Nanoï, au Vietnam. Appelé « sao-la » dans la langue populaire, ce nouveau mammifère est l’objet de l’attention des zoologistes. Étudié depuis peu et difficile à classer, le « sao-la » ne reste pas longtemps en vie une fois capturé. Seuls sept spécimens de ce curieux animal ont été découverts en un siècle.

La photographie qui illustrait l’article montrait un animal ravissant et terrorisé qui, à en croire la dépêche, allait bientôt succomber à son enfermement.

— Vous vous demandez quel est le rapport, n’est-ce pas ? me demanda Jean-Paul Deck. Vous verrez, il est évident… moi-même, lorsque j’ai découvert cet article, j’ai été bouleversé, à un point que vous ne pouvez imaginer…

« Votre ami Jean Bekel a fait allusion à mon ancienne profession de reporter – de « grand reporter » comme on dit… En effet, j’étais à Saïgon en avril 1975, j’ai « couvert » cette guerre ignoble durant laquelle les Occidentaux n’ont rien gagné, et les Vietnamiens tout perdu.

« Je m’étais lié d’amitié avec une famille curieuse, fascinante. Oh, apparemment, elle n’avait rien d’exceptionnel : les parents tenaient un café misérable à Saïgon, et leurs deux enfants – un fils de six ans et une fille de huit ans – essayaient d’aller le plus régulièrement possible à l’école… Mais il y avait chez eux une attitude de dignité plus forte encore que chez leurs concitoyens – et si vous connaissez les Vietnamiens, vous imaginerez peut-être ce que cela peut signifier. Je dis « leurs concitoyens »… en fait, après plusieurs mois, nécessaires pour que l’amitié se consolide et que les dernières méfiances s’estompent, ils m’avaient laissé entendre qu’ils n’étaient pas vraiment Vietnamiens, mais qu’ils comptaient parmi les derniers descendants d’un peuple venu ils ne savaient plus d’où, d’une ville nommée Maramisa. De là venait que tous portaient un double nom : un officiel et un autre, aux sonorités secrètes et chantantes, venu de Maramisa, ultime trace de cette peuplade naufragée du temps. Je n’y prêtai alors pas trop d’attention, ne discernant pas ce qu’il y avait de jeu, de légende ou de mystification dans cette histoire que rien ni personne ne relayait autour de moi ; il faut dire que les esprits étaient occupés à autre chose, et jamais, durant mon séjour, je n’entendis parler de Maramisa ailleurs que chez mes amis – et depuis, personne n’a prononcé de nom devant moi.

« Peu avant la chute de Saïgon, les parents ont cru qu’il serait plus prudent d’aller se réfugier dans leur village natal. Ils me demandèrent mon avis et je les y encourageai ; c’était une folie de rester à Saïgon. Nous nous dîmes au revoir, un des premiers jours d’avril, et les enfants souriaient, alors qu’ils penchaient la tête hors de l’antique voiture qui, depuis des années, menaçait de rendre l’âme, et qui, pour des années encore aux dires du père, rendrait service.

« Mais toute cette guerre était une folie ; leur village fut victime d’une attaque surprise qui ne laissa que morts et cendres. Seule leur fillette survécut, par je ne sais quel miracle. Où puisa-t-elle la force de faire la route jusqu’à Saïgon, jusqu’à mon hôtel ? Je la recueillis, épuisée, malade et légèrement brûlée, mais vivante. Elle s’appelait Saola, dans le cœur de Maramisa.

« Je pus la mettre à l’abri et, quand tout fut consommé, la ramener ici. Je m’étais juré de l’adopter, de l’élever, de l’aimer plus encore que je l’aimais déjà… Au début, je mis sa faiblesse et sa tristesse sur le compte de l’épuisement moral et physique provoqué par l’épreuve traversée. Elle resta alitée plusieurs jours, mangea tout ce que je lui préparai, dormit de longues heures – son état empira. Je fis venir un médecin, qui ordonna l’hospitalisation. On réalisa des examens, des tests qu’elle subit sans broncher ; tout était normal, absolument normal. Déboussolés, les médecins prescrivirent des fortifiants et me firent signer une décharge quand, cédant aux supplications de Saola, je décidai de la ramener chez moi.

«— Il ne faut pas m’en vouloir, Jean-Paul ; je ne peux vivre sans eux… mon ombre est restée là-bas, à Maramisa… je dois aller la libérer…

« J’aurais pu croire qu’elle délirait, mais j’abandonnai ma raison pour me laisser emporter par cette sombre poésie surgie d’une légende. Les quelques jours qui suivirent, elle dormit peu et me parla de Maramisa, de cette quête d’or si fin que je redoute qu’il se réduise en poudre, du simple fait que je l’évoque devant vous. Et puis… elle a libéré son ombre et rejoint Maramisa. »

Le serveur vint apporter le dessert. Le repas avait pris fin sans que je m’en sois rendu compte. Face à moi, Jean-Paul Deck gardait la tête baissée. Sa voix remonta, à peine audible.

— Vous êtes la première personne à qui je raconte cette histoire, et j’ai l’impression de n’avoir encore rien dit. Depuis sa mort, j’ai renoncé au reportage parce que je sais que nulle part au monde, je ne pourrais avoir plus de chance de la retrouver, petite princesse de Maramisa, que dans les livres… Puis, j’ai découvert cet article… si c’est un signe qu’elle m’adresse…

Il n’acheva pas sa phrase et fit signe au serveur d’amener l’addition. Il me fixa dans les yeux.

— Ne dites rien. Il n’y a rien à dire. Je tenais seulement à raconter cet incroyable récit. Je crois que vous ne me prendrez pas pour un fou. Je n’en demande pas davantage.

Je lui obéis et demeurai silencieux. Il paya, et nous sortîmes.

— Juste une chose : si vous trouvez le chemin de Maramisa…

Mais il ne poursuivit pas : faudrait-il que je l’en informe, ou que je le laisse mener seul une quête dont l’essence était sans doute de demeurer inaccomplie ?

J’ignore toujours, aujourd’hui, ce que je devrai faire si, par extraordinaire, je venais à entendre parler de cette cité et de ses habitants inouïs, qui meurent en faisant un pas de trop dans leur exil éternel.