Le Prince et les deux moines


Ce fut lors de l’Été de la Maigre Moisson que mourut Biortan, Roi faible qui n’avait pu éviter que, pour la première fois de leur histoire, Marisatis et Maramanis confondus aient faim. Son fils, par quelle grâce ? ressemblait davantage à sa mère, Daoci, femme d’une grande intelligence et qui souffrait de voir son mari plonger le Royaume dans le désastre, sans écouter le moindre conseil. Elle savait que l’on complotait, et que d’autres voulaient prendre la place de leur famille sur le Trône Ancestral de Maramisa. Elle connaissait les prétendants et n’ignorait pas qu’ils ne valaient pas mieux que Biortan : mais les Maramanis n’étaient pas habitués aux épreuves, et ils voulaient retrouver la paix et le confort, ce que promettaient les conspirateurs.

Aussi ne fut-elle pas prise au dépourvu lorsque son mari, après avoir bu, tomba mort empoisonné. Elle courut chercher son fils, Daabon, alors âgé de douze ans, et s’enfuit avec lui et une fidèle domestique, aussi loin que possible dans l’épaisse forêt qui protège Maramisa du temps et des regards.

Ils passèrent cinq longs étés, reclus sous les fûts, dans une cabane sommaire qu’ils avaient dû construire et qu’ils avaient péniblement cherché à rendre moins inconfortable avec le temps. Daoci et Doritani, une servante Marisati simple et courageuse, consacrèrent ces mois d’exil à donner à Daabon l’instruction nécessaire à un jeune Prince. C’était l’unique espoir qui permettait à Daoci de supporter cette terrible épreuve : permettre un jour à son fils de remonter sur le Trône de Maramisa, et de restaurer la paix, la tradition et la prospérité.

Ils ignoraient ce qui se passait dans la Cité Royale. Aucune des deux femmes n’osait y retourner, par crainte d’être arrêtée. C’était déjà un miracle que personne ne les ait découverts, et ils passaient chaque journée dans l’angoisse.

Daabon devint un adolescent endurci et vigoureux, aussi ferme et sauvage que la nature qui les protégeait. Tous les soirs, il s’endormait en rêvant à sa vengeance ; tous les jours, il s’entraînait à vaincre ses ennemis. Mais celui contre lequel il dirigeait toute sa rancune n’était autre que son père, qui avait failli aux Règles et à la Suprême Mission des Rois de Maramisa. Il comprenait qu’on ait voulu l’assassiner ; mais sa mère lui avait appris que seuls les descendants de leur famille pouvaient régner… Il fallait donc obéir aux Règles et reprendre le Trône aux usurpateurs.

Le jour de ses dix-huit ans, sa mère l’entraîna à l’écart, au bord d’un étang sombre au sein duquel ils venaient parfois puiser d’étranges poissons sans yeux, à la chair tendre et savoureuse, qui glissaient, lourds et paresseux, entre des algues grasses. « Daabon, lui dit-elle d’une voix grave, cette vie que nous menons depuis si longtemps que mes rêves seuls peuvent encore, parfois ranimer l’éclat de Maramisa, cette vie n’est pas faite pour moi. Je l’ai choisie pour toi, pour te protéger des ennemis du Royaume et pour permettre qu’un jour celui-ci retrouve le Roi légitime, qui pourra seul rendre la prospérité à Maramisa, et aux Grands Rites, le sens que les Esprits leur ont assignés. Depuis ce jour funeste où ton père succomba à sa faiblesse, Doritani et moi avons tâché de t’éduquer afin que tu puisses non pas tant venger ton père que le racheter. Loin des Palais et de leurs attraits, tu as forgé ton âme et ton corps, et tu as recouvré les vertus et la puissance des Rois de Maramisa. À présent, il faut revenir vers les Maramanis et te soumettre aux lois de ton destin celées dans l’ombre qui te talonne. J’ai envoyé Doritani jusqu’à la Cité, pour qu’elle puisse nous apprendre quel état d’esprit accueillera ton retour, et quelle ruse devra t’accompagner. »

Daabon écouta sa mère avec une vive émotion. Il s’était depuis longtemps préparé à cet instant, et il lui semblait maintenant que les ombres des Rois passés venaient d’investir la sienne. Il ne pouvait se dérober. La forêt ne pouvait plus le protéger, il devait la quitter et entrer à Maramisa, pour assumer la Voix d’Or qui guidait les destinées princières de Maramisa, et pour offrir à sa mère une demeure plus digne que ces frondaisons austères. Quand Daoci eut fini de parler, elle comprit au regard de son fils qu’elle pouvait lui faire confiance, et que le jour venu, son corps aurait droit au Grand Deuil et aux Rites brûlants par quoi son ombre purifiée connaîtrait enfin la plénitude.

Daabon se redressa, sera les épaules de sa mère et lui dit qu’il était prêt. En attendant le retour de Doritani, il souhaitait se tenir à l’écart, pour puiser dans les murmures de la Voix d’Or les conseils et la force qui lui seraient nécessaires. Daoci acquiesça en souriant. Durant ce temps, elle allait enfin pouvoir ouvrir son regard et son avenir aux rêves du passé.

Lorsque la lune fut pleine, Doritani revint de son expédition. Ses frères Marisatis s’étaient réjouis de la revoir vivante, et ils avaient fourni des renseignements précieux. Les premiers, ils aspiraient au retour du Roi légitime car les usurpateurs se montraient sévères jusqu’à la cruauté avec leurs serviteurs. Jamais de tels comportements n’avaient eu cours à Maramisa. Les Maramanis n’étaient pas très heureux non plus : une certaine prospérité était revenue, mais qui n’avait rien à voir avec celle qui avait toujours prévalu avant la Maigre Moisson. De plus, événement sans précédent, les bienfaits et les bénéfices de ce renouveau n’avaient pas été distribués selon la Règle sacrée du Partage Parfait ; la famille régnante s’en était arrogée plus de la moitié, et avait ensuite ouvertement favorisé ses alliés. La colère montait, à deux lunes de la prochaine cérémonie de Partage. Les Marisatis avaient confié à Doritani le nom de ceux de leurs maîtres qui rêvaient d’un retour du Roi légitime, sans savoir que celui-ci vivait encore. Doritani avait scrupuleusement noté ces noms sur une feuille de Darigtoon, l’Arbre Saint, et avait enjoint ses frères à ne rien dévoiler de sa visite.

Malheureusement, un traître avait dû alerter les autorités de sa présence. Un soir, des soldats avaient violé l’enceinte de la Cité des Marisatis et avaient entrepris de fouiller une à une les masures, qu’elles fussent vides ou habitées. Doritani avait eu juste le temps de s’enfuir, mais dans la précipitation et devant la menace, elle avait préféré détruire la feuille de Darigtoon, craignant, si elle venait à tomber aux mains des soldats, de compromettre dangereusement les chances de Daabon, et la vie des Marisatis fidèles.

Le danger, cependant, les forçait à se mettre en route sans tarder, mais aussi, à redoubler de vigilance. Des soldats devaient avoir suivi Doritani, et quoi qu’il en soit, la Cité Royale devait être étroitement surveillée.

« Nos visages sont connus, dit Daoci en prenant la main de Doritani. Nous compromettrions tes chances si nous t’accompagnions. Tu devras donc partir seul. Tu te déguiseras en commerçant. Tu ne te raseras plus ; ainsi, personne ne reconnaîtra en toi l’enfant disparu ou l’enfant de Biortan. Nous resterons cachées ici. Si par malheur des soldats découvraient notre retraite, nous dirons que tu es mort il y a bien longtemps, incapable de supporter les rigueurs de cette existence. Et quand bien même ils ne nous croiraient pas, nous ne saurions te trahir, puisque nous ignorerons le chemin que tu auras suivi. »

Daabon approuva le plan de sa mère et leur promit qu’avant le Partage Parfait, elles auraient retrouvé la douceur des salles du Palais Royal. Il embrassa avec émotion les deux femmes qui l’avaient sauvé et élevé, puis s’en fut vers les lieux de sa naissance et de sa mort.

Durant sa longue marche, il chercha où il irait se cacher, à Maramisa, en attendant l’opportunité qui lui permettrait de se dévoiler et de renverser les usurpateurs. Il n’osait aller directement auprès de ceux dont Doritani avait retenu le nom. Le traître avait pu avoir vent de ces noms ; la mémoire de Doritani avait pu commettre des erreurs. Il se souvint alors qu’aux abords de Maramisa, se dressaient deux Monastères. Le premier abritait les Prêtres du Secret Infini, qui observaient une Loi sévère et suivaient un culte mystérieux, inconnu des profanes. Les habitants de Maramisa les voyaient rarement ; ils venaient officier aux Cérémonies Majeures, et acceptaient de rare en rare que le Roi les consultât sur une question strictement religieuse. Dans le second, vivaient les Moines du Verbe Léger. Ceux-là étaient bien connus de tous ; ils assuraient le culte quotidien dans la Cité et participaient à toutes les fêtes et cérémonies. Ils étaient gais, et la beauté de leurs chants attirait chez eux bien des visiteurs, qui étaient tous accueillis simplement mais chaleureusement.

Auprès desquels se rendrait Daabon ? De toute façon, il était hors de question d’avouer de suite sa véritable identité. Il ignorait tout de leur attitude face à l’usurpateur, et il était décidé à conserver aussi longtemps que possible son déguisement.

Les premiers sans doute hésiteraient à l’accueillir ; mais les seconds n’iraient-ils pas trop facilement répandre le bruit qu’un inconnu avait demandé asile chez eux ? Si le cœur de Daabon lui soufflait d’aller auprès des Moines du Verbe Léger, sa raison et l’importance de sa mission lui enjoignaient de frapper à la porte des Prêtres du Secret Infini.

Après plusieurs jours, son regard reconnut soudain des paysages enclos dans les souvenirs de son enfance, et des larmes coulèrent sur ses joues. En voulant les essuyer, il fut surpris par la rugosité de son visage : il se pencha sur une flaque et ne reconnut pas celui qui le contemplait, aux joues et au menton mangés par une barbe sauvage et drue, que jamais sa mère n’avait laissé pousser, comme il sied à un Prince. Cette heureuse surprise dissipa son émotion, et il marcha rapidement jusqu’au Monastère des Prêtres, car la nuit allait bientôt tomber.

Il dut attendre de longs moments, après avoir frappé, pour que s’ouvre enfin la lourde porte du Monastère. Un visage émergea de l’ombre et lui demanda d’une voix sèche ce qu’il voulait.

— Je suis un voyageur venu de loin pour commercer avec les Maramanis.

Dans le regard du Prêtre, Daabon perçut une grande méfiance.

— Tu es bien jeune pour être un commerçant, et ton bagage n’est pas celui de ta fonction. Où est ton chariot, pour entreposer la marchandise, et où est ta bourse pour payer le fabricant ?

— Mon père me suit avec tout ce que vous mentionnez. Il m’a envoyé en avant pour que je commence à négocier. Notre route est longue et nous devons repartir avant les Pluies Glacées.

— Pourquoi ne te rends-tu pas directement en ville ?

— Il est tard, déjà, la nuit va tomber, et il faut encore quatre bonnes heures pour atteindre Maramisa. Je suis fatigué.

La méfiance du Prêtre ne faiblissait pas.

— Notre Loi nous interdit de faire pénétrer chez nous des étrangers. Je ne peux rien pour toi.

— Mais j’ai froid et faim…

Daabon sentait la rage l’envahir contre ce Prêtre, et il s’en voulait de n’avoir pas fait confiance à son cœur. Mais dès qu’il eût proclamé sa faim, il vit frémir le visage du Prêtre.

— Attends ici un moment.

La porte se referma, et Daabon patienta. Enfin, le prêtre réapparut dans l’entrebâillement et lui tendit un pain.

— Prends ceci. C’est tout ce que je peux pour toi. Maintenant, va-t’en.

Et la porte claqua.

Daabon ramassa le pain tombé à terre et resta un long instant face au Monastère, figé dans sa colère. Puis, il se jura qu’une fois repris le Trône, il ferait payer lourdement à ces Prêtres leur intransigeance.

Il s’empressa de gagner le refuge des Moines, avant que l’obscurité ne gagnât complètement. Lorsqu’il fut arrivé et qu’on lui eut ouvert, il laissa parler son cœur :

— J’ai froid, j’ai faim et je suis fatigué. Pourrais-je trouver refuge chez vous ? Je suis un…

Le Moine qui l’avait accueilli l’interrompit et lui prit la main pour le faire entrer.

— Peu importe ce que tu es. Tes premiers mots suffisent à t’assurer de notre accueil.

Il le mena dans une chambre où, quelques instants plus tard, il revint avec un repas chaud et une cruche pleine de vin d’Ajung. Daabon accepta avec empressement, et le Moine le regarda boire et manger en souriant. Grisé par cette boisson douce qu’il n’avait jamais goûtée, le jeune Prince se sentit envahi par une grande affection pour ces Moines hospitaliers.

— Pourrais-je demeurer chez vous plusieurs jours ? Je vous payerai, s’il le faut, mais je dois…

— Garde tes motifs et ton argent. Tu peux rester ici le temps que tu jugeras nécessaire. Maintenant, repose-toi. Je te rendrai visite demain matin.

Et Daabon s’endormit, résolu à récompenser largement ces Moines lorsque le jour serait venu.

Il choisit cependant de demeurer vigilant. Aussi passa-t-il quelques jours à observer les Moines et à discuter de choses anodines. Il put ainsi voir confirmés et complétés les propos de Doritani. Dans dix jours, aurait lieu la cérémonie du Partage, et une part importante de la population grondait. Toutefois, les Moines refusaient de prendre partie, regrettant simplement de voir s’instaurer parmi les Maramanis une inégalité que réprouvaient leurs Règles et leur histoire.

Daabon avait raconté au Moine qui s’était occupé de lui sa mésaventure auprès des Prêtres du Secret Infini.

— Il ne faut pas leur en vouloir. Tout comme nous, ils se consacrent au Divin. Mais le Divin est une frontière entre la clarté et les ténèbres, le verbe et le silence. Ils le célèbrent en une méditation secrète, et nous, par des chants publics ; car la divinité a besoin de ces deux piliers.

Daabon resta perplexe. Cette explication renforça la considération qu’il avait pour les Moines du Verbe Léger, mais à présent qu’il les entendait, il s’aperçut que ces derniers coloraient les souvenirs de son enfance et les rêves qu’il faisait alors sur son avenir de Roi. Aujourd’hui qu’il revenait réaliser ces rêves, ces mélodies simples et enjouées raffermissaient sa détermination et son courage en le rattachant à cette période passée et heureuse où nul ne doutait qu’un jour il succéderait à son père.

Il ne pouvait cependant se laisser bercer par cette ambiance chaleureuse. Le jour approchait, et il lui fallait agir. Il décida de faire confiance au Moine qui l’avait accueilli, et avec lequel il s’était lié d’amitié.

— Pourrais-tu porter ce mot à Dokian, le marchand ?

— Je le connais bien. J’irai.

Sans lui poser plus de question qu’il n’avait fait depuis son arrivée, le Moine s’en aller porter le message à son destinataire.

Daabon avait fini par choisir Dokian pour les liens qui l’unissaient à sa famille. Le message qu’il lui faisait parvenir demeurait toutefois très prudent : il évoquait une transaction économique d’importance, et d’un genre qui devait suffisamment intéresser Dokian pour qu’il vienne jusqu’au Monastère du Verbe Léger.

En effet, le Moine revint et annonça à Daabon que le marchand avait lu sa lettre et qu’il viendrait le soir même pour le rencontrer.

Daabon fut ému en retrouvant le visage plissé de cet homme qu’il avait souvent, jadis, croisé dans les couloirs du Palais ou surpris en discussion d’affaires avec le Roi. Il avait un peu vieilli, mais surtout, sa mise et son équipage expliquaient sans phrases inutiles qu’il payait cher, depuis les bouleversements qui avaient jeté Daabon et les deux femmes dans la forêt, son attachement et ses liens avec le Roi assassiné.

Ils s’attablèrent tous deux, dans la salle du Monastère où se réunissaient pour manger religieux et convives. Il était tard, seuls quelques visiteurs conversaient encore joyeusement avec leurs hôtes. Le lieu ressemblait davantage à une auberge, mais à cela les Moines répondaient que le Divin se nourrissait aussi des rires et des chants humains.

Dokian lança rapidement la discussion sur le terrain commercial. Daabon se concentra pour donner le change, mais il comprit vite que, contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, Dokian n’agissait pas de la sorte dans l’espoir d’une transaction susceptible de lui rendre quelque richesse, mais dans le seul but de sonder son jeune interlocuteur. Devant ce regard perçant qui ne cessait de le scruter, Daabon se réjouissait de ne s’être toujours pas rasé, mais aussi, d’avoir visiblement trouvé l’allié qu’il lui fallait. Soudain, Dokian l’interrompit et, posant la main sur son bras, se rapprocha de lui et murmura :

— Mais dis-moi, jeune voyageur qui semble bien informé, comment se fait-il que tu me proposes d’acheter un produit dont la vente a été interdite à Maramisa depuis la mort de Biortan ? Et plus encore, que tu t’adresses à moi qui éprouve, depuis cette même date, les pires difficultés pour vendre l’objet le plus anodin ? Serait-ce que tu tiens tes renseignements d’un vieux père, ou plutôt, d’une mère égarée de son lieu et de son temps ?

Derrière la barbe et les années, Dokian avait reconnu le Prince légitime de Maramisa.

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L’aide du marchand fut décisive. En quelques jours, il organisa avec Daabon un réseau de fidèles qui rétablirent rapidement sur le Trône la Dynastie Ancestrale des Rois de Maramisa. La Voix d’Or fit entendre sa clameur dans le Temple Majeur et dans tous les endroits de culte. L’usurpateur abdiqua sans lutter et prit la fuite avec ses proches.

Face à ceux qui s’étaient enrichis, Dokian conseilla la clémence plutôt que la vengeance, bien qu’il en ait été la victime. Aussi, Daabon exigea que les bénéfices injustement acquis soient rendus et redistribués ; mais tous eurent leur part lors de la Cérémonie du Partage Parfait.

Le retour du Roi légitime fut d’ailleurs accueilli par tous, Maramanis et Marisatis, avec bonheur et soulagement. Maramisa était trop attachée à ses traditions pour s’accommoder de tels bouleversements. Il lui avait fallu quelques années pour s’en apercevoir, mais la leçon fut inscrite avec force commentaires dans les Histoires Ancestrales et Nouvelles.

Daabon fit revenir sa mère et Doritani. La vie avait repris un cours qu’elle n’aurait jamais dû quitter. On loua longtemps le courage de Daoci, sans lequel cette paix n’aurait pas été possible.

Cependant, le jeune Roi conservait une rancune très vive contre les Prêtres du Secret Infini, et désirait autant les punir que récompenser dignement les Moines du Verbe Léger. Il s’ouvrit de ce désir à sa mère, après lui avoir narré toutes les péripéties de son voyage. Daoci l’écouta attentivement, puis lui dit d’une voix douce et sereine :

— Permets à celle qui t’a éduqué dans des conditions si éprouvantes, alors que tu n’étais même plus un Prince aux yeux de ton peuple, de donner un conseil au jeune Roi triomphant. Tu as su te montrer clément envers des marchands ; pourquoi cette rage contre des prêtres ?

— Leurs responsabilités et leur influence sont plus grandes. Ils n’ont pas le droit de se tromper.

— Laisse-moi un instant me jouer de ton regard. Imagine-toi que, dans quelques années, l’usurpateur revienne à Maramisa, ou quelque autre ennemi, comme toi déguisé en voyageur. À qui ira la reconnaissance du Roi : au Prêtre du Secret Infini qui aura refermé sa porte sur un quignon de pain, ou au Moine du Verbe Léger qui aura hébergé le traître et lui aura involontairement offert les moyens de réaliser son dessein ?

L’argument ébranla le Roi. Il demeura un long moment silencieux, réfléchissant sur ce renversement possible.

— Il semblerait, murmura-t-il enfin, que les attitudes trop tranchées peuvent être à la fois la pire et la meilleure des choses, suivant le regard qu’on leur porte… Les uns, trop méfiants et trop reclus, n’obéissent pas aux devoirs de l’histoire ; les autres, à l’inverse, en facilitent le déroulement et parfois aussi les dérives. Pourtant, je n’étais avant tout, et pour les uns et pour les autres, qu’un voyageur fatigué, qui avait froid et faim. Les Moines ne sont pas les principaux artisans de ma réussite, pas plus que les Prêtres n’ont cherché à l’entraver. Chacun devrait ouvrir sa porte à la souffrance, fût-ce celle de l’assassin.

Puis, en reprenant les mains de sa mère :

— Je te remercie pour tes paroles. Je sais maintenant ce que je dois faire.

Il fit convoquer les responsables des deux Monastères, qui obtempérèrent rapidement à l’ordre royal. Ils s’agenouillèrent devant le trône, et Daabon entreprit de les questionner.

— Dis-moi, Prêtre du Secret Infini, es-tu venu si rapidement par crainte d’un châtiment ? Et toi, Moine du Verbe Léger, est-ce l’espoir d’une récompense qui t’a poussé à abandonner tes convives sur le champ ?

— A-t-on jamais puni un homme qui a obéi à la Loi ? répondit le Prêtre.

— Et songerait-on à récompenser un Maramani qui se soumet à la Loi sans crainte du châtiment et sans espoir de récompense ? poursuivit le Moine.

Le Roi sourit.

— Mais il est parfois d’autres lois, qui imposent d’autres comportements…

— Un honnête homme ne peut se lier qu’à une Loi. Celui qui prétend obéir à des lois contraires est un mercenaire qui ne se plie qu’à son propre intérêt, reprit le Moine.

Le Roi se leva et, d’un geste, invita ses visiteurs à en faire autant.

— J’ai voulu d’abord punir les Prêtres et récompenser les Moines. Mais vous m’enseignez à votre tour qu’être aveugle en rancune et en bienfaisance conduit à d’autres aveuglements. Je refuse cependant d’oublier et ma colère et ma reconnaissance. J’ai donc décidé de faire profiter chacun des leçons de cette aventure.

Et, serrant le bras du Moine :

— Ne m’aviez-vous d’ailleurs pas expliqué que l’un et l’autre étiez les gardiens des deux faces du Divin ? Mais je ne veux plus que l’innocent qui souffre et qui a faim soit rejeté, ou qu’un criminel puisse abuser de votre hospitalité. Aussi, allez-vous bâtir ensemble, à mi-chemin de vos Monastères, un troisième lieu de culte et d’accueil, où s’installeront des membres de vos deux communautés. Vous y débattrez, sans rien abandonner de vos Règles propres, et les jeunes de Maramisa viendront vous écouter et apprendre ainsi, comme moi avant eux, à mieux comprendre et à mieux juger les actes et les idées des hommes.

La Chronique des Gestes Royaux atteste que cet établissement, qui fut baptisé École du Secret Léger, connut un grand succès et que s’y formèrent les plus grands penseurs, rois et artistes de toute l’histoire de Maramisa. La Voix d’Or y trouva son chant et sa prudence, et grâce aux forces conjointes des Prêtres et des Moines, débuta pour la Cité l’Ère de la Splendeur.