L'Amour de Goadji


Ce fut bien après que les Grands Bruits venus du Nord eurent cessé d’inquiéter les habitants de Maramisa. Des princes aux serviteurs, tous avaient repris une vie calme et sereine.

Maandoo régnait alors, et la grandeur de son règne se concentrait tout entière en Goadji, sa très jeune et sublime épouse. Goadji n’avait pas vingt ans, mais déjà sa sagesse, qu’elle ne proférait qu’à petits mots timides, rares et sobres, faisait taire les plus avisés comme les plus arrogants. Maandoo ne prenait aucune décision, futile ou majeure, sans demander auparavant à sa femme ce qu’elle en pensait. Et il aimait tellement Goadji que jamais son orgueil ne l’empêcha de se rallier à cet avis. Et Goadji aimait tellement son mari que, les rares occasions où leurs idées divergeaient, il lui arrivait de taire son opinion pour en donner une qui soit conforme au désir qu’elle devinait chez Maandoo.

Dans la splendeur chatoyante de la Cité Royale, sa beauté était comme une pierre magique, précieuse et divine, qui rendait tout plus beau encore. Son sourire et son regard étaient tendres et espiègles à la fois, et son corps tout entier appelait à la douceur et à l’amour.

Goadji et Maandoo avaient un fils, âgé de trois ans, dont on disait déjà qu’il ressemblait à l’amour que se portaient ses parents. Boogan ne quittait jamais sa mère, et quand celle-ci rejoignait son mari, le petit prince allait, non sans qu’un peu de crainte étreigne son souffle, se blottir dans l’ombre silencieuse et puissante du Roi.

C’était un bel enfant, calme et curieux de tout ce qui se passait autour de lui. Déjà, il parlait de bien des choses avec sa mère, et posait aux gens qu’il rencontrait des questions qui surprenaient et faisaient dire de lui qu’il serait, plus tard, un grand Roi. Son père le regardait grandir avec fierté et faisait tout pour développer cette curiosité précoce ; sa mère l’observait avec amour, triste et heureuse à la fois de le voir vieillir jour après jour.

Mais il advint, lorsque Boogan eut quatre ans, qu’un oiseau sinistre vînt planer au-dessus de Maramisa. Bien des regards se tournèrent vers le Monde Inconnu, et l’ombre de l’oiseau pénétra aussi les murailles pourtant si épaisses du palais royal. Goadji perdit la trace de son sourire, et bientôt elle ne quitta plus le grand lit de marbre où, chaque jour, elle s’engloutissait davantage.

Désespéré, le Roi fit venir tous les médecins de Maramisa. Mais ils n’avaient pu guérir aucune victime de l’oiseau, et ils avouèrent à Maandoo qu’ils seraient impuissants aussi pour la belle et si douce et si sage Goadji. Alors, le Roi fit fermer toutes les fenêtres du château sauf celles de leur chambre, afin que le soleil puisse se consacrer seulement à réchauffer la malade ; et chacun, à Maramisa, fit de même, tant la Reine était aimée, et tant la perspective de sa mort effrayait la cité entière.

Dans le Temple de Tous les Espoirs, des gens en grand nombre se relayaient sans cesse pour prier, et plus encore dans le Mausolée des Douleurs, car on savait qu’il n’y avait guère d’espoir. De la Cité des Marisatis même, on entendit monter les sons graves et stridents des flûtes de deuil, et bien que les habitants de la Cité Royale ne se fussent jamais habitués aux sonorités étranges de leurs serviteurs, ils furent touchés de constater combien leur Reine était aimée de tous.

Boogan errait dans les longs couloirs, sombres à présent. On ne le laissait pas souvent voir sa mère, qui de plus en plus souvent et pour des périodes de plus en plus longues, demeurait inconsciente ; mais chaque fois que ses yeux revenaient au monde, elle appelait le Roi et le Prince, son mari et son fils qui lui étaient si chers et dont l’amour rendait sa maladie à la fois plus douce et plus douloureuse. Boogan venait alors se blottir aux pieds du grand lit, serrant la main blanche que Goadji laissait pendre vers lui. Quand il était seul avec sa mère, dans un élan de larmes, il se ruait dans les draps pour se pelotonner contre ce corps brûlant qui lui avait donné la vie et qui bientôt – il le pressentait et le redoutait avec toute la puissance de sa jeune intuition – ne répondrait plus à aucun de ses gestes.

Et l’oiseau lugubre repartit, repu de souffrances, et les yeux de Goadji n’eurent plus pour soleil que le chaud souvenir du bonheur qu’elle avait offert aux siens, durant son trop bref séjour à Maramisa, Ville des Hommes.

La belle Goadji avait été l’ultime victime de l’oiseau, et il y en avait eu beaucoup avant elle. Chaque demeure de la Cité Royale avait au moins une chambre désertée que, conformément aux Règles, il faudrait repeupler. Mais pour le moment, tout le monde pleurait, et l’on décréta le Deuil Majeur. Dix jours durant, le silence le plus absolu régna sur Maramisa, et le soleil ne projeta pas une ombre dans les rues et les allées, sinon celles, furtives, des Marisatis venant sans un mot veiller sur leurs maîtres.

Durant tout le Deuil, Boogan et Maandoo ne quittèrent pas le chevet de celle qu’ils avaient tant aimée. Souvent, épuisé de larmes et de fatigue, l’enfant s’endormait sur le sol, aux pieds de sa mère. Son père alors le prenait doucement dans ses bras, afin de ne pas le réveiller et de ne pas raviver sa peine, et le couchait dans un large fauteuil qui, pour ce petit enfant, était un vaste lit. Il errait dans un sommeil agité, où il retrouvait sa mère et son rire ; à chaque réveil, c’était un chagrin plus vif encore de la perdre une fois de plus, de la retrouver, moins vivante dans le monde vivant que dans celui de ses rêves. Il courait alors se jeter dans les bras de son père et sanglotait : « Bara, je voudrais dormir tout le temps, pour être avec elle ». Maandoo ne savait comment consoler son fils et lui expliquer que les vivants, les princes plus que les autres, ne pouvaient passer leur existence à rêver pour rejoindre leurs disparus. Le cinquième jour, il trouva enfin des mots, qui s’imposèrent à lui au travers du voile opaque tressé par la fatigue et la tristesse : « Ta mère est dans un grand rêve, et elle peut sans cesse songer à toi. Elle marchera toujours dans tes pas ». Alors, Boogan s’endormit dans les bras de son père et dormit de longues heures, sereinement. Quand il s’éveilla, il ne pleura plus et s’assit aux côtés du Roi, dans l’attitude d’un petit homme qui, un jour, serait Roi lui aussi.

Le onzième jour, débutèrent les Rites Brûlants, par lesquels on rendit au ciel l’air que Goadji lui avait emprunté. Son corps splendide disparut, et tous les Maramanis fermèrent les yeux pour conserver sur leurs paupières la trace de sa beauté et de sa tendresse. Seul Boogan, mû par une force inconnue, conserva les yeux ouverts et contempla jusqu’au bout le lent effacement de sa mère.

Dans Maramisa, on rouvrit les fenêtres, la vie dut se remettre à l’œuvre. Des cris d’enfants remplacèrent les plaintes de mourants, et Maandoo reprit son rôle de Roi. Mais aucune femme jamais ne vint remplacer Goadji, dont la gentillesse et les conseils lui manquaient cruellement. Ce fut un bon Roi, honnête et vaillant, mais la perte de Goadji le rendit longtemps prudent à l’extrême, car toujours il se demandait ce qu’elle aurait pensé et conseillé.

Boogan devint un enfant solitaire et grave, et les questions qu’il posait à présent, si elles étaient plus rares, trahissaient des pensées d’un autre âge. Inquiet, son père essayait de le divertir, de lui faire rencontrer d’autres enfants ; mais à chaque fois, son fils lui répondait, en le fixant droit dans les yeux : « Ne t’en fais pas pour moi, Bara. Tu me l’as dit, ma mère est avec moi, et je n’ai besoin de rien d’autre ». Maandoo s’en voulut d’avoir tenu de tels propos, et il tenta de raisonner son fils, expliquant qu’il ne s’agissait que d’une image ; mais Boogan ne l’entendait pas, car il avait besoin de cette image pour survivre.

Il en avait besoin, et pourtant, elle ne lui suffisait pas pour combler le vide énorme que sa mère laissait derrière elle. Conformément à ce que son père lui avait dit, il s’efforçait de la sentir près de lui à chaque instant, et il y arrivait parfois ; mais l’impression ne durait jamais longtemps, et se dissipait au contact du manque énorme qu’elle n’effaçait pas totalement.

Une année se passa. Il atteignit l’âge de cinq ans, mais si son corps était bien celui d’un enfant, tout le monde s’inquiétait de constater combien son esprit et son regard mûrissaient prématurément. Le Roi ne savait plus que faire pour enrayer cette mélancolie qui rongeait son fils, et personne dans son entourage ne réussissait mieux que lui.

Pour son anniversaire, Maandoo invita tous les enfants de la Cité, tous les musiciens et tous les comédiens. Chaque invité fit preuve de trésors d’ingéniosité pour trouver un cadeau original, susceptible de plaire au Prince. Il reçut chacun avec amabilité, en souriant, mais on devinait qu’il n’acceptait d’être là que pour ne pas attrister son père. Vers la fin de l’après-midi, alors que les convives s’apprêtaient à prendre congé, Boogan s’éclipsa discrètement et partit se promener dans le Jardin Royal. Il ne s’y était plus rendu depuis la mort de sa mère, tant s’y rattachaient de souvenirs des promenades faites ensemble, main dans la main. Il marchait, à présent, silencieux, posant sur le sol ses pieds avec déférence, comme s’il pénétrait dans le Cœur d’Or du Temple Maxime, et sa marche, craintive et respectueuse, était bien l’unique et la plus belle prière qu’il pouvait adresser à celle qui lui manquait tant.

Soudain, il perçut un autre pas qui venait à sa rencontre, et il releva la tête, redoutant le miracle autant que l’importun. Devant lui, une ravissante jeune fille qui lui souriait et lui tendait la main. Elle devait avoir entre quinze et vingt ans, et elle ne ressemblait pas à Goadji, sinon par l’intensité de sa beauté et de son sourire. Il sut de suite qu’elle n’était pas une des invités qui se pressaient dans les salles du palais, mais qu’elle était envoyée par sa mère pour le secourir.

Elle vint à lui, prit sa main et s’accroupit pour que leurs yeux se croisent. Elle avait les yeux d’or, alors que ceux de Goadji étaient bleus ; mais derrière ces pupilles, Boogan reconnut le même regard.

— Tu ne dois plus souffrir, Boogan. C’est ta mère qui te le demande, et qui m’a demandé de venir te le dire. Elle ne veut pas que, déjà, tu pleures et réfléchisses comme un vieil homme redoutant la mort. Tu dois vivre, et vivre heureux. Je suis venue t’aider, et je serai toujours là quand tu le désireras, mais jamais nul autre ne me verra. Je serai ton secret, et tant que tu le préserveras, tu pourras compter sur moi.

Boogan aurait voulu lui demander de voir sa mère, ou comment elle se portait, mais il sut aussitôt que ce n’était pas possible, que sa mère souffrait de le voir si triste, qu’elle avait été émue par sa peine et son amour et qu’elle lui adressait un signe au travers de cette jeune fille.

— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il simplement, d’une petite voix tremblante.

— Je suis là pour te plaire ; choisis le nom qui te plaira.

Et il l’appela Caatoni, ce qui signifie « mon autre mère ».

Maandoo fut émerveillé, ce soir-là, de voir que son fils avait retrouvé son enfance et sa joie. Il crut que c’était grâce à la fête qu’il avait organisée, et Boogan ne le contredit pas, pour ne pas lui ôter une part de sa joie ni trahir son secret.

Les années passèrent. Boogan, depuis qu’il avait rencontré Caatoni, était redevenu l’enfant curieux, calme et souriant que sa mère avait connu. Souvent, quand le chagrin l’envahissait, ou simplement quand il désirait poser une question, demander un conseil, ou même pour le seul plaisir d’être avec elle, il se rendait dans le Jardin, et elle apparaissait telle qu’elle lui était apparue le premier jour. Il finit même par découvrir qu’il pouvait la retrouver ailleurs que dans le Jardin, mais à une condition : qu’il vînt à elle, à l’endroit qu’il souhaitait. Il ne suffisait donc pas qu’il voulût qu’elle surgisse devant lui ; il devait aller à sa rencontre. Ainsi, s’il se trouvait dans sa chambre, il était impossible, même s’il le souhaitait, que la porte s’ouvre et qu’elle rentre. Mais s’il se trouvait dans le Jardin, ou ailleurs, et qu’il pensât à la rejoindre en quelque endroit que ce soit, il lui suffisait de s’y rendre, d’un pas qu’il s’efforçait de maîtriser, pour qu’elle y soit. Par magie ou miracle, personne n’était jamais survenu alors qu’ils étaient ensemble, et Boogan ne s’en étonnait pas : il ne pouvait, à ses yeux, en être autrement.

Il eut huit ans. Il consacrait toutes ses forces à développer les capacités de son esprit et de son corps. Il voulait être un Roi digne de son père, aussi fort et sage qu’il l’avait été quand Goadji était à ses côtés pour l’aider. Lui pourrait encore compter sur cette aide, qui manquait si douloureusement à Maandoo. Plusieurs fois, d’ailleurs, il songea à trahir son secret pour offrir à son père la possibilité de retrouver la conseillère disparue. Mais Caatoni le mit en garde : il ne pouvait dévoiler leur secret à quiconque, sous peine de la perdre. De plus, son père était un bon Roi, même sans l’aide de Goadji. Il avait appris à connaître sa jeune épouse et pouvait deviner ce qu’elle aurait pensé dans la plupart des occasions.

Il ne se passa pas un jour, les premières années, qu’il ne se rendît auprès de Caatoni. Ils restaient parfois de longues heures, silencieux, elle le tenant dans ses bras et le berçant tendrement. Elle connaissait les chants du passé, et devinait ceux que son cœur inventait mais ne savait chanter. Ou ils jouaient ensemble à des jeux très compliqués dont les règles n’avaient jamais été consignées. Ou il lui posait mille questions sur l’univers. Ou il lui demandait de parler de sa mère ; inlassablement, elle répondait alors : « Tous nos gestes, tous nos jeux, tous nos chants, toutes nos paroles parlent de ta mère, et parlent pour elle ».

Ses occupations se multipliaient. Il apprit à monter à cheval, à se battre et à se défendre. Il lisait sans cesse, les Livres Sacrés comme les Recueils de Légendes et les Histoires Ancestrales et Nouvelles. Il venait d’avoir neuf ans quand, pour la première fois, il advint que deux jours se passèrent avant qu’il songeât à rejoindre Caatoni. Bouleversé, il se précipita auprès d’elle et tomba dans ses bras en pleurant. Il la supplia de lui pardonner, promis que plus jamais cela ne surviendrait, qu’il ne voulait plus la quitter ; mais elle posa le doigt sur ses lèvres qu’elle baisa tendrement et lui dit :

— Ne dis pas cela, Boogan. Je suis là pour toi, et quand tu le désires. Mais je ne peux t’écarter du monde. Au fur et à mesure que tu grandiras, tu attendras de moi autre chose ; et je te l’offrirai.

— Mais que fais-tu quand je ne te vois pas ? demanda-t-il en refoulant ses larmes.

— Ne t’en fais pas pour moi. Dis-toi que je ne fais rien d’autre que t’attendre, puisqu’il n’est d’autres mots humains pour décrire cette attente ; mais le temps ne me pèse pas. Je vis en dehors du temps.

Et de fait, depuis qu’elle lui était apparue, elle semblait n’avoir pas vieilli ; même, puisqu’il grandissait et que la différence d’âges entre eux diminuait, il lui semblait qu’elle rajeunissait. Il commençait à percevoir la surprenante qualité de sa beauté, et la nuit, souvent, ses yeux d’émeraude venaient faire étinceler ses rêves les plus merveilleux.

Étrangement, il ne confondait pas les traits de sa mère avec ceux de Caatoni, et il étonnait ses proches en rapportant les moindres détails du visage de celle qu’il n’avait connue que jusqu’à ses quatre ans. C’était comme si la beauté éclatante de Caatoni portait en ombre celle de Goadji, et qu’elle la maintenait vivante dans l’esprit de son fils.

Plus l’enfant grandissait, plus il apparaissait qu’il était la parfaite synthèse, tant physique que morale, de ses parents. Son corps portait en germe la force de son père, et ses traits avaient la finesse de ceux de sa mère. Son ton était ferme comme celui du Roi, sa vivacité d’esprit rappelait celle de la Reine. Il commençait à s’intéresser aux affaires du Royaume, et il en parlait souvent avec Caatoni. Son père était ému devant cet enfant qui, si jeune, faisait preuve d’une telle maturité, qui rappelait à Maandoo celle, précoce également, de Goadji.

Comme Caatoni le lui avait prédit, leurs rapports évoluèrent avec le temps. La tendresse, petit à petit, geste par geste, vint se joindre à l’affection et à l’amitié. Quand Boogan eut seize ans, Caatoni lui ouvrit le corps et l’esprit aux douceurs de l’amour, et l’adolescent en fut métamorphosé. Sa beauté et son intelligence éclatèrent, si bien que Maandoo, qui attendait ce moment depuis longtemps, estima que le jour était venu pour lui de se retirer et de ne plus vivre que dans le souvenir mélancolique de son bonheur trop bref, et pour son fils de lui succéder et, conformément aux Règles, de donner une Reine et un Prince à Maramisa.

Quand le Roi informa Boogan de ce projet, le jeune garçon ressentit à la fois une joie et une inquiétude vives. Il dit à son père qu’il voulait réfléchir avant de prendre une aussi grave décision, et il courut rejoindre Caatoni. Son jeune cœur adolescent frémissait à l’idée du pouvoir royal, ses rêves s’envolaient et toute sa force se tendait vers ce devoir auquel, depuis toujours, il se préparait ; mais il se refusait à l’idée de devoir épouser une autre femme que Caatoni, vivre avec elle et mettre au monde des enfants dont les traits ne rappelleraient en rien ceux de Caatoni. À nouveau, elle le raisonna :

— Tu ne peux vivre avec moi, et je ne pourrai jamais te donner un enfant. Tu es un homme, tu es un Roi. En tant que Roi, tu dois donner à Maramisa une Reine et un héritier ; en tant qu’homme, tu peux rendre heureuse une autre femme que moi, et être heureux auprès d’elle.

— Mais nous ?

Il avait dit « nous » avec toute la force angoissée d’un jeune homme pour qui un couple amoureux se fond nécessairement en une unité indivisible et supérieure.

— Nous nous verrons toujours, quand tu le désireras ; je serai toujours là.

Il releva la tête, sourit, et choisit de devenir un Roi, et un homme avant tout.

Il épousa Doulaani, et il apprit rapidement à offrir à cette jeune épouse toute la tendresse qu’il avait découverte dans les bras de Caatoni. Quand il eut le sentiment d’avoir atteint le même âge que cette compagne du rêve, il n’y avait plus entre eux que de l’affection et de l’amitié, mais s’ils se voyaient moins souvent, leur complicité s’accroissait. Il découvrit qu’il pouvait aimer et qu’il aimait profondément et fidèlement Doulaani sans perdre Caatoni, et qu’au-dessus de ces deux femmes qui lui offraient chacune une présence et une aide spécifiques, l’aura de sa mère garantissait la pureté et la profondeur de l’amour qu’ils partageaient. Doulaani eut un fils, et peu de temps après, Maandoo eut épuisé sa force, et son silence serein vint s’unir à celui de Goadji. Deux enfants naquirent encore, une fille et un garçon. Boogan fut le Roi que tous espéraient : sage et ferme, compréhensif et juste. Il fit la paix avec les Tribus Rouges, et le commerce prospéra, suivi par l’aisance et la joie de vivre à Maramisa. De tout son règne, pas une seule fois l’armée ne se mit en marche pour attaquer ou se défendre.

Comme son père avant lui auprès de Goadji, il prenait conseil auprès de Caatoni, mais aussi auprès de Doulaani, car il avait compris que les femmes seules pouvaient apporter la paix aux hommes. Il en nomma plusieurs à des postes importants, et en peu de temps, la Cité dut admettre qu’elle n’avait qu’à s’en féliciter.

Et Boogan vieillit lentement, comme tous ceux qui l’entouraient, sauf Caatoni dont l’éternelle jeunesse faisait partie du rêve qui l’avait engendrée. Aux croissants des lunes, souvent, Boogan songeait dans la pénombre des arbres du Jardin Royal à ce sombre silence qui l’attendait, qui s’approchait, qui portait en son sein insondable le souvenir du souffle de ses parents. Dans l’ombre de ses pas, Caatoni se taisait, et cachait sa jeunesse, laissant à ce Roi vieux maintenant, qui jamais n’avait cessé pour elle d’être un enfant, se préparer, au milieu des feuillages nacrés, à n’être bientôt plus, lui aussi, qu’un frisson imperceptible dans la mémoire fragile du temps.

Il avait vécu heureux, il avait servi la Cité ; il aimait sa femme et ses enfants, il était aimé de tous ; il conservait auprès de lui Caatoni, la mémoire de sa mère, la belle Goadji. Bientôt, le vent qui semblait couler de la lune ne viendrait plus lui rappeler qu’il est doux de vivre. Et Caatoni… ?

Il jugea enfin qu’il était temps de faire envers son fils ce que son père, jadis, avait fait, et avant lui tous les Rois de Maramisa. Il se retira avec Doulaani dans ce palais où Maandoo avait accompli son rêve, et un nouveau Roi s’offrit à Maramisa, se maria et eut un fils.

Un matin, Boogan sut avec certitude que les heures de ce jour seraient les dernières, qu’une dernière fois, il faudrait goûter, de toutes les forces qui lui restaient, au monde des hommes, aux lumières de Maramisa la douce et de ses jardins nacrés. Tout le jour, il contempla ceux qui vivaient à ses côtés, sa femme, douce vieille, sereine compagne toujours aimée et aimante, ses enfants devenus adultes, son petit-fils turbulent, toute cette vie foisonnante et mouvante, merveilleuse et fragile course, lutte poignante pour réclamer de l’eau, de la lumière, de la chaleur et de la joie. Il ne dit rien pour ne pas assombrir ces derniers moments de clarté, mais son regard fut une chaude et puissante étreinte, un long merci à la vie et à ceux qui l’avaient partagée.

Le soir venu, il quitta en silence la chambre où reposait Doulaani et vint retrouver Caatoni, jeune et belle, sous les feuillages du Jardin. Il comprit en la voyant qu’elle savait, elle aussi, qu’il fallait se séparer. Son cœur se serra devant cette jeunesse qu’il avait toujours connue, et que sa mort semblait menacer plus encore que lui. Il revit le corps de Goadji, et un long sanglot s’éleva de son cœur, car il avait peur pour elle plus que pour lui.

— Que vas-tu devenir, Caatoni, si jeune encore ?

Une dernière fois, elle prit dans ses mains fraîches celles du vieillard, sèches et durcies.

— Ne t’inquiète pas pour moi, Boogan. Je n’ai pas de devenir ; je n’ai été, je ne suis que ce que furent tes demandes. Quand les questions disparaîtront, je resterai ce que, toujours, j’ai été.

Et elle ajouta, en pressant les doigts avec un léger tremblement :

— C’est si effrayant, le cri de l’orphelin, et celui du vieillard qui s’éloigne…

Boogan contempla le visage aimé, reflet d’un autre, si lointain et jamais oublié cependant, visages voilés par les ombres remuantes des feuillages ou par l’opacité du temps, mais plus que jamais et pour la dernière fois nets à ses yeux, et sa vie lui apparut alors, insignifiante entre ces deux regards. Face à Caatoni, portant dans son sourire la mémoire de sa mère, de tous ceux happés par l’Épidémie, de toutes ces vies dont la plus longue même n’était qu’un balbutiement, qu’une palpitation d’enfant malade, face à la mort enfin, le vieux Roi lança un cri rauque et désespéré qui glissa sur le vent et vola vers les astres ; il serra dans ses bras et sa plainte le corps tant aimé de la femme :

— Je souffre pour toi… Quelle terreur, quelle horreur, devoir mourir si jeune, si belle…

Et un cri d’enfant, surpris dans son sommeil par un rêve étrange, rejoignit le sanglot du mourant.