Des perles de pierre


C'est la troisième nouvelle sur les Maramis et leur errance à travers les siècles.

Elle a été publiée, avec Le Gardien d'éternité, dans mon troisième recueil publié à l'Instant même, La guerre est quotidienne.


***


Nos souvenirs ne sont-ils que les regrets des temps enfuis, des destins enfouis, de nos vies perdues ? Et apportent-ils autre chose à nos âmes, sinon, trop souvent, le regret et le remords ? Il m’est déjà arrivé de me poser cette question insensée, sans de beaucoup en dépasser la formulation, comme en un jeu anodin que l’on abandonne rapidement pour revenir à des affaires plus sérieuses, ou du moins plus préoccupantes. Aujourd’hui, elle revient et persiste en moi. J’en sais à présent toute la tragique vanité. Depuis plus de quinze ans, je vis dans cette cité de ***, que l’on prétend agréable et saine. Marchant bon train vers la quarantaine, je ne démentirai pas cette idée, même si j’ignore devoir ma remarquable longévité au climat, ou à quelque remords tenace, tapi au fond de ma conscience, guettant depuis longtemps l’instant où ressurgir et me couper le souffle. Si tel est le cas, je le devine qui se prépare, et le temps est venu d’outrepasser le regret. Depuis plus de quinze ans, donc, je tiens négoce d’étoffes précieuses, avec Amandilla, ma femme, pour qui je suis venu m’installer ici, loin de cette Toscane où j’avais famille et passé, et traces d’un avenir qui ne serait jamais. Je dois à cette femme, épousée par nécessité plus que par amour, la prospérité de mes affaires ainsi que celle de ma famille, et sans doute autant à ses soins qu’au climat la longueur de mon temps et ma force préservée. Ces deux atouts, joints à l’indispensable richesse, m’offrent aujourd’hui une réputation et une estime auprès de mes contemporains qui seraient scandaleuses s’il était possible qu’il en existe qui ne soient usurpées. Par nos deux enfants, Amandilla m’offre aussi ce luxe incomparable d’un avenir qui pourra se passer de moi. Notre fils et notre fille, de quatorze et treize ans respectivement, laissent présager une pareille vigueur, qui aura cet avantage sur la mienne d’avoir profité dès la naissance des ressources du lieu et des soins maternels, et d’un goût pour les étoffes qui ne m’est venu que par contrainte. En bonnes justice et reconnaissance, face à l’Éternel et aux êtres qui m’entourent, je devrais proclamer que je suis comblé de félicités ; et rien, en dehors de ces lignes, n’aurait permis de croire que la justice fût bafouée, ou que je fusse un ingrat. Mais cette injustice et cette ingratitude ne sont que peu de choses à côté de celles sur quoi prirent racine cette félicité et cette prospérité qu’il me faudrait louer. Car depuis une certaine visite, quinze années n’ont plus paru qu’un souffle maladroit dans une destinée, qu’un infime mais criminel instant de distraction dans la réalisation d’un grand œuvre. Et tout cet édifice et ces certitudes furent emportés, et ne sont plus à présent qu’un remords de plus, qui sera vite oublié. Peu de temps avant cette visite, mon ami Narcisso était venu me présenter une magnifique pistole à rouet, provenant de Toscane, richement et merveilleusement sculptée et décorée de nacre, d’ivoire, d’or et d’argent. Connaissant mon goût pour ce genre d’objets et pour mon lointain pays d’enfance, il venait m’en proposer l’achat, prétendant n’en avoir fait l’acquisition à un Italien que dans l’idée de me faire plaisir et de me rendre service. À mon tour, donc, je m’acquittai à son égard de cette double mission, et lui rachetai l’arme à un prix trop élevé pour la seule valeur de l’objet, mais assez juste pour ce qu’il pouvait représenter à mes yeux. J’ai toujours été fasciné par ce soin extrême que l’homme cultivé met pour façonner avec un art aussi accompli les outils par lesquels il occit ses semblables, comme s’il comptait sur la beauté pour reléguer l’horreur du geste au second rang. Et l’art sert-il à autre chose, sinon à rendre la mort appréciable ou anecdotique, et à faire de la vie une vague nécessité interchangeable ? Narcisso, après m’avoir permis d’admirer la pistole, m’avait longuement expliqué la perfection du mécanisme et la manière de l’entretenir et de l’utiliser. Sur son insistance, j’avais accepté qu’il procède à une démonstration, et la balle de pierre avait transpercé un imposant ballot de reliquats d’étoffe. Cette puissance, je dois l’avouer, ne contribuait pas peu à rendre ces engins plus fascinants encore. Ce fut la première arme à feu dans une vaste collection, jusque-là exclusivement composée d’armes blanches de tous temps et de tous lieux. Je l’installai dans une vitrine, face à mon bureau, entre une dague vénitienne et un sabre mauresque. Et bientôt, même si mon regard la croisait tous les jours et à plusieurs reprises, je n’y prêtai plus attention, comme il arrive des objets les plus beaux que l’on croit posséder éternellement. Des objets, et des certitudes. Si l’on sait les événements inouïs qui, depuis cette acquisition, se sont précipités, et surtout, le drame qui se consumera dans quelques heures, puis celui que moi-même mettrai en œuvre, on serait tenté d’affirmer que tout, depuis la visite de Narcisso, s’est enchaîné avec une parfaite et implacable logique, dans le but unique de mettre un terme à l’avenir par l’impossible résurrection d’un passé avorté. Pourtant, cela offense la raison ; comment imaginer Narcisso, que seul l’argent intéresse, jouer un rôle dans pareille destinée — bien qu’il soit sans doute coutumier que les plus hauts faits ne sont qu’un amoncellement de scories insignifiantes ? Et bien que je redoute, ce faisant, de m’accorder une importance à laquelle il m’est définitivement interdit de prétendre, force m’est de constater que, depuis la visite de Narcisso, tous les événements de ma vie semblent, à les revoir aujourd’hui, enchevêtrés en une trame unique. Cette trame porte un nom, qu’en cette heure encore ma main ne peut se résoudre à tracer. Ce nom, et le visage qui l’accompagne, et tout ce passé, et tous ces regrets étouffés, deux enfants effrayés et traqués les ramenèrent à la surface de mon temps, au risque de leur vie. J’ai l’habitude de me lever très tôt, à cette heure exceptionnelle qui, mieux que toute autre, autorise la solitude la plus pure, et l’illusion que l’on peut, dans le silence et l’abandon du sommeil des autres, gouverner une portion d’univers ou, plus modestement, sa propre destinée. L’on se dit qu’au cœur même des palais, les plus puissants de ce monde sont en vacances et que, pour quelques heures, ils délèguent leur trône à cette fraternité ignorante de ses membres que composent ceux qui, comme moi, ne dormiront leur saoul qu’au trépas. C’est ainsi qu’il me fut accordé de les accueillir. Et c’est pourquoi j’inscris aussi cette vieille pratique horaire dans cette inéluctable nécessité d’un destin qui ne m’appartient pas entièrement, faute de l’avoir ignoré alors qu’il s’offrait à moi. Je n’avais pas de suite prêté attention aux bruits furtifs de la cour, songeant qu’il devait s’agir de quelque animal partageant avec moi et à sa façon l’éphémère puissance de l’insomnie. Mais les bruits persistèrent, comme confortés par la maigre lumière que ma fenêtre devait laisser couler, et ils finirent par me distraire. Inquiet, je saisis une dague et me dirigeai vers la porte, derrière laquelle des pas convergeaient également. D’une voix sourde, je demandai qui venait. La réponse effrayée qui me parvint me replongea brusquement dans ce passé et ce pays lointains où les sonorités chantantes du dialecte toscan, tel qu’il me revenait en cette heure matinale, donnaient au monde et à la vie une clarté et une fraîcheur incomparables — que j’avais presque tout à fait oubliées. Précipitamment, j’ouvris la lourde porte, en prenant garde toutefois que mes gestes maladroits ne réveillent pas toute la maisonnée et me privent de ce face à face inespéré : car si mon dialecte natal était merveilleux, elle seule avait la grâce de le chanter de la sorte. À travers les années, mon cœur l’avait reconnue dès le premier son, et déjà le regret se mêlait à l’espoir, composant cet étrange bonheur indu qu’un ciel, clément à l’excès, offre aux négligents. J’aimerais qu’éternellement ma porte prolonge son mouvement saccadé ; qu’éternellement perdure le miracle du souvenir et de l’illusion ; que le temps s’abolisse et que, par ce geste d’accueil, je sois ramené plus de quinze ans en arrière. J’aimerais revivre cet instant où, lâche, j’avais baissé la tête devant le regard gris et douloureux d’Ana, cet instant où, insoucieux du trésor qui s’offrait à moi, j’avais fui vers des richesses que tant d’autres partageaient. Revivre cette heure et relever la tête, serrer dans mes bras ce corps frêle et doux, implorer son pardon et lui promettre de ne jamais l’abandonner. Aucun de mes proches, aujourd’hui, ne connaît le nom d’Ana. Ce secret, emporté en exil, nul ne le partage, et je l’ai négligé. Alors, Ana était très jeune de corps, et moi d’esprit. Nous nous aimions, mais si différemment qu’il eût fallu, pour être juste, deux mots distincts pour décrire nos sentiments. Outre son incroyable beauté, elle se distinguait des autres filles par ses racines. Elle me parlait souvent, en un langage mystérieux, de ce peuple inconnu auquel elle disait appartenir, plus ancien que le peuple juif, mais qui partageait avec ce dernier la haine et le rejet des autres nations. Moi, je l’écoutais, rêveur, distrait, croyant qu’elle m’inventait des histoires. Il me semblait, dans ma vanité, qu’elle créait ce passé dans le seul but de parfaire l’exception de l’offrande qu’elle s’apprêtait à me faire, et que je n’étais pas décidé à accepter. Elle me parlait d’une ville légendaire, près des Indes magiques, dont le nom était, il m’en souvient à présent, Maramisa ; et des siècles de fuite et de souffrance, la dispersion d’un peuple jadis puissant aux vents de l’histoire et aux confins des horizons. Elle se disait princesse, aussi, et bien sûr, pour l’heure, je la croyais, puis me disais que je n’étais point né pour épouser une fille de si haute lignée. Elle évoquait en murmurant, comme si elle les eût vécus, les siècles d’exil, la lente décomposition, la disparition par lent amalgame qui avait dû être, pour la majorité des siens, l’unique façon de survivre ; pour les rares d’entre eux qui avaient voulu maintenir vivante la trace d’une mémoire sans cesse plus lointaine, le secret avait été le seul salut, souvent menacé par d’inévitables indiscrétions où on les avait complaisamment confondus avec les Juifs ou les bohémiens, les sorcières ou les alchimistes redoutables. Ne la croyant qu’à moitié, je ne comprenais pas la dangereuse confiance qu’elle me témoignait. Et moi, je n’avais rien vu, j’étais passé si près du miracle en me moquant de ma chance. Son vrai nom, me disait-elle, n’était pas Ana ; son vrai nom était chantant, mélancolique, inquiétant ou captivant à nos âmes étrangères et rugueuses. Je l’avais oublié, il me revient en cette heure tragique. J’ai peur, toutefois, de le prononcer, moi qui n’ai pu, une fois de trop, me montrer digne de sa confiance. J’ai peur que, où elle se trouve aujourd’hui, revenue dans les ruines de Maramisa, elle m’entende et revienne apaiser de sa voix, sinon de sa main si douce, la volonté de vengeance qui m’anime — volonté si dérisoire ! au vu de ma criminelle impuissance. Je l’entends, cette merveilleuse adolescente, qui murmurait à l’imperturbable commerçant que j’étais déjà, et que je méprisais encore, que nous avions fait de la mort une blessure, quand elle n’était rien d’autre qu’un inévitable clignement de paupières. À la mort, disais-tu, nous nous retrouvons dans le juste espace de notre ombre ; et nous venons caresser les vivants sans plus les déranger qu’une brise chaude. Mon ombre à moi, Ana, se crispe sur une arme, et elle est glacée, aussi glacée que fut torride la mort de tes enfants que je n’ai pu sauver malgré ta prière muette blottie dans leurs regards. La brise chaude que je sens dans ma nuque est celle du brasier où les miens les ont jetés ; elle est peut-être tout ce qui reste de ton peuple, de ton histoire, et de toi. Et mon geste, je le sais, n’empêchera pas demain, si par extraordinaire un de tes frères a échappé au massacre, que d’autres, à moi tellement semblables, le mènent au bûcher. Vous serez vengés ? Mais, me répondras-tu en souriant, qu’est-ce qu’une vengeance qui ne sauve pas l’offensé et qui ne fait qu’ajouter à l’horreur passée la promesse des horreurs futures ? Je sais, Ana, je sais, mais ne dis plus rien, je ne veux pas retenir ma main. Il est des clignements d’yeux trop douloureux. Je venge ce que je n’ai pu être, et je punis ce que je suis. Ils avaient froid et faim. En silence, je les menai dans la cuisine, où j’entrepris de raviver le feu et de leur préparer quelque repas ; je ne voulais pas qu’un autre, servant ou familier, s’immisce dans nos retrouvailles. Je les dévorais des yeux, éberlué, affamé moi aussi, le cœur ému et brisé à l’idée, à la subite certitude d’avoir négligemment gaspillé ma vie pour des chimères, de peur de répondre à tes rêves assoiffés. Ma suffisance m’interdisait cet espoir peut-être enfoui en moi, et que je découvrais quand à jamais il s’effondrait, que nous nous retrouverions un jour, plus tard, et qu’il serait toujours temps de recommencer — mais recommencer quoi ? Lorsqu’ils eurent mangé, lorsque leurs yeux, gris et craintifs comme les tiens, se furent accoutumés aux lieux et à mon visage, pour eux aussi ressurgi d’un passé — mais d’un passé où ils n’étaient pas et qui, s’il pouvait les sauver à présent, aurait menacé la source même de leur existence, les faisant autres ou ne les faisant pas —, lorsque enfin ils se furent quelque peu rassérénés, ils me contèrent, en une mélopée sourde et magique où leurs voix s’enchevêtraient tendrement, douloureusement, l’histoire de cette vie qui avait été la tienne peut-être pour la seule raison que je ne l’avais pas partagée. Mais quelle présomption de ma part ! Je suis, en cet instant, aussi impuissant que je fus, jadis, insouciant ; comment oserais-je croire que ma présence aurait pu t’épargner ? Ils m’apprirent en peu de mots la décision de tes parents, peu après mon départ, de te marier à un brave homme, plus âgé, riche commerçant que ta beauté avait ému, ce qui, pour cet homme solitaire et affairé, était déjà un trouble assez profond pour qu’il résolve d’y mettre un terme rapidement, fût-ce par le mariage. Je n’ose pas davantage me prononcer sur ton bonheur avec lui, je n’aurai pas cette impudente jalousie des lâches, ou mon amour-propre redoute-t-il peut-être une réponse qui, de toute façon, ne peut plus venir. Tes enfants semblent reconnaissants à ce père qui sut, du moins tant qu’il fut vivant, vous mettre à l’abri du besoin et de la haine. Ce que je sais, c’est qu’il ignorait la légende de Maramisa, légende que tu sus, par contre, transmettre à tes enfants. J’avais donc été le seul étranger à qui tu avais confié un secret aussi lourd, aussi dangereux… comment ai-je pu ne pas te croire ? Je n’ai qu’à me souvenir de ces deux visages tendus et courageux, défiant leurs bourreaux, et le regard qu’ils eurent vers moi, trop doux, trop miséricordieux pour ma lâcheté et ma faiblesse ; comment douter d’un passé qui menaça vos vies et vos projets d’avenir, et de cette royauté si pure et si rare qui faisait vibrer vos iris, et si faible et impuissante à modifier le cours du destin ? Tu vécus donc avec cet homme, dont je ne peux que bénir le nom et la mémoire. Il te donna les enfants que tu demandais, et la sécurité que je n’ai pu te garantir. Ce que je peux savoir de ses traits, il me le faut deviner dans ceux de ta fille ; mais je t’ai tant recherchée dans tes deux enfants et j’ai tellement négligé, dans mes souvenirs, ce que j’en retranchais, que je ne peux, avec ces miettes éparses, dresser autre chose qu’un déplaisant portrait, indigne de la mémoire de cet homme qui te connut mieux que moi, mais jamais ne te rêva avec autant de force et de désespoir. Puis vinrent, dans ces contrées de mon enfance, ces viles inquisitions qui confondent la soif de puissance avec l’ardeur de la foi. On malmena et on tua ceux qui refusaient de se soumettre à l’ordre chrétien. Dans cette foulée aveugle et meurtrière, une fois encore, à en croire ce que me rapportèrent tes enfants, les vôtres subirent le sort des Juifs, leurs frères en souffrance, sans jamais évoquer le nom saint en leurs âmes de Maramisa. Tant que le marchand fut vivant, vous ne fûtes pas inquiétés. Mais déjà porteurs du secret de leurs origines, tes enfants apprirent la peur. Puis, quand mourut leur père, vinrent les ennuis de succession avec sa famille, qui ne t’avait jamais vraiment acceptée ; et, de malveillance en dénonciation, on régla un problème d’argent par la grâce de la croix. Je revois les yeux de tes enfants à cet instant de leur récit, et l’insoutenable silence où je dus, en frémissant d’effroi et de honte, comprendre et imaginer ton supplice. Jusqu’alors, je n’en avais rien su, mais je n’avais jamais cherché à savoir ce que tu étais devenue ; je n’avais rien pressenti ni ressenti, et je m’en veux plus encore de ce double abandon. Dans quels termes leur parlas-tu de moi, peu de temps avant de périr ? Quel désespoir te fit croire que je pourrais plus pour eux que je n’en avais fait pour toi ? M’offrais-tu une occasion de me racheter ? Était-ce un signe de ton pardon ? Quoi qu’il en soit, tu m’avais suivi de loin, invisible mais attentive ; alors que moi, je négligeais chaque jour davantage ton souvenir, toi, tu notais mon mariage, ma réussite, mes enfants ; tu savais une autre vie que tu aurais voulu partager, et que tes pensées protégeaient tendrement, indifférentes à mon ingratitude et à ma négligence. Lorsque tu acquis la certitude que tout espoir vous était interdit, tu résolus de lancer tes enfants vers l’Espagne, sur cette longue et périlleuse route qui les mènerait vers moi, vers ton passé où, dans ta détresse de mère traquée, tu eus la folie de croire que leur avenir serait sauvé. Tu leur en dis juste assez pour qu’ils viennent sans méfiance, et tu leur confias un secret qui, outre qu’il eût dû me les faire reconnaître si j’avais eu un doute, était pour toi l’unique manière de leur transmettre l’héritage de ta légende, l’héritage de Maramisa. Ils partirent sans autre message. Comment ai-je pu refuser l’idée de Maramisa, comment ai-je pu croire qu’il ne s’agissait là que du fruit de ton imagination ? Les légendes pour lesquelles des êtres subissent la vie et le sort qui furent les vôtres sont plus réelles que les enceintes de nos villes. Ce secret que tu leur confias, je te vois encore me le dévoiler, quelque temps avant mon départ, et je déchiffre aujourd’hui, sur le souvenir de tes traits tendus, l’effort et le sacrifice considérable que cela représentait pour toi — et je devine l’ampleur de ta blessure et de ta déception devant mon incompréhension et ma moquerie criminelles. C’était un soir doux de septembre et, nous promenant, nous préservions le silence pour ne pas rompre le fil ténu qui nous liait encore. Ma jeunesse s’impatientait de n’être pas plus libre, et te sentir trop éprise accroissait en moi cette sourde et folle inquiétude de ceux qui ne peuvent se convaincre qu’un premier regard soit le bon. Alors que nous nous étions arrêtés, toujours silencieux, et que nous contemplions la vallée pour ne pas nous regarder, ta main, qui tremblait un peu, avait sorti d’un pli de ta robe un sachet de fin cuir gris, duquel tu avais fait rouler dans ta paume quatre perles de pierre magnifiques, deux bleues, deux grises. Tu m’avais dit, d’une voix presque inaudible, que ces perles étaient l’unique trace de la Royauté de Maramisa et que, si je l’acceptais, ce souvenir millénaire serait, à l’image de nos deux regards, l’un gris, l’autre bleu, le sceau et la marque de notre amour. Quand, après quinze ans, j’ai retrouvé ces perles dans les mains de tes enfants, une haine infinie s’est emparée de moi contre ce jeune homme arrogant et grotesque que j’avais été, qui s’était effrayé de tant d’amour, et qui avait osé rire pour se rassurer, et qui sans le savoir venait de te porter une blessure incurable, sinon mortelle, en dédaignant ton passé et ton offrande. Dès que je les ai revues, au terme du récit que me firent tes enfants, je sus combien déjà je t’avais trahie, et combien je méritais le sort qui, dans quelques instants, s’accomplira. Mes jeunes voyageurs étaient épuisés. Traqués, ils étaient partis, poussés par une mère qu’ils savaient quitter à jamais, et ils étaient venus s’en remettre à cet homme qu’elle leur avait indiqué. À présent, après des semaines de fuite, ils avaient échoué, à bout de force et de volonté. Je les menai dans une chambre d’hôte et les regardai s’endormir, désespéré du monde et de ma personne, mais gonflé de cette orgueilleuse décision de racheter ma faute en les sauvant. Entre mes doigts, les quatre perles menues roulaient comme des grains de chapelet ; c’est à cet instant que me traversa l’idée folle que leur diamètre correspondait parfaitement à celui du canon de la pistole à rouet. Dans le temps qui suivit leur endormissement et le réveil de la maisonnée, il me fallut trouver une explication pour leur présence qui n’éveillât point les soupçons en un pays pas plus tolérant que notre Toscane. J’inventai alors l’histoire d’un ami d’enfance m’envoyant ses fils et fille pour qu’ils apprennent chez moi et la langue espagnole et les astuces du négoce. Et je compris vite combien le mensonge est un art malaisé, en découvrant combien celle avec qui je partageais ma vie était méfiante. D’emblée, les questions fusèrent : pourquoi cet ami n’avait-il pas annoncé cette visite par un courrier ? Le courrier s’était perdu en chemin. Comment, sans réponse de ma part, avait-il malgré tout laissé partir deux enfants aussi jeunes ? Il avait eu confiance en mon amitié. Pourquoi n’avais-je jamais évoqué cet ami si cher ? Pourquoi ses enfants n’apportaient-ils pas un autre message ? Qu’est-ce qui me prouvait qu’ils ne mentaient pas ? Comment avaient-ils pu faire seuls une route longue et périlleuse ? Pourquoi arrivaient-ils presque sans bagages, au milieu de la nuit ? Sous l’afflux de questions, je ne pus me rétracter et, de mensonges maladroits en contresens grossiers, je convainquis mes proches que je cachais quelque chose de grave ou de honteux. Avec un zèle et une efficacité redoutables, Amandilla fit enquêter jusqu’en ma ville natale, pendant que nos enfants épiaient avec méfiance ces intrus qui ne parlaient pas leur langue et qui, à leurs yeux déjà bouffis de certitudes, paraissaient trop craintifs pour être honnêtes. Renouant avec une impuissance que seule la chance en affaires m’avait fait oublier, je ne pus rien offrir d’autre à mes hôtes que quelques paroles faussement rassurantes. Eussent-ils été plus âgés, ils auraient sans doute compris l’erreur de leur mère, et seraient repartis. Mais ce n’était que des enfants épuisés, et moi j’espérais encore convaincre ma femme et mes propres enfants. C’est pour cela que je résolus de mentir à nouveau : cet ami n’avait pas envoyé ici son fils et sa fille pour un quelconque apprentissage ; il était juif. Il n’avait pas eu le temps d’annoncer quoi que ce soit ni, face au danger, de mieux préparer leur fuite. Je priai pour que cet aveu dangereux suffise à calmer la méfiance de ma femme, et pour qu’elle accepte, avec nos enfants, de protéger nos visiteurs. Dois-je aussi avouer que je me sentais de plus en plus proche d’eux, et distant des miens, comme si je faisais en sens inverse, et dans le temps plus que dans l’espace, le chemin qui les avait menés à moi ? Étrangement, ma famille parut presque se laisser convaincre par ma dernière explication. Ma femme m’en voulut de ne pas lui avoir fait confiance et tenta de me persuader à son tour que, les Juifs ayant été expulsés, il ne fallait pas qu’ils restent ici, pour leur salut et pour le nôtre. Toute sa volonté se concentra alors sur cette tâche, qui eut pour effet de l’adoucir à nouveau : trouver un moyen pour leur faire quitter l’Espagne. Elle savait que, sur les côtes nord de l’Afrique, des communautés juives vivaient presque paisiblement ; elle n’avait rien contre ces gens, précisait-elle avec une application suspecte ; c’était donc autant par charité que par intérêt qu’elle s’occupait de leur départ. Nos enfants firent aussi, sur l’ordre de leur mère, des efforts considérables, et accréditèrent auprès de nos voisins la thèse de lointains cousins toscans, thèse que justifiait facilement mon origine. Pour ma part, heureux de cette trêve, je ne bougeai plus et tentai de profiter de ces jours pour faire parler de toi ton fils et ta fille. Mais les occasions étaient rares où nous nous retrouvions seuls, et ils semblaient l’un et l’autre vouloir éviter ces évocations douloureuses. Je dus alors me contenter de les observer, de traquer dans leurs gestes et leurs rares paroles ce qui restait de toi. J’aurais voulu qu’ils ne partent jamais. Je m’opposais autant que possible aux démarches de ma femme, demandant des répits sous prétexte de risques trop grands à mes yeux. Un jour, sa méfiance revint : pourquoi tenais-je tellement à les garder, alors qu’il me fallait admettre que leur salut était dans la fuite vers des terres plus hospitalières ? Je compris mon erreur et me résolus à perdre ta trace une fois de plus ; je caressais les perles que tes enfants m’avaient confiées, me demandant si j’aurais le cœur de les leur rendre avant leur départ, ou si j’oserais en quémander une, en souvenir de ton amour. Mais j’avais trop tardé. Les gens que ma femme avait envoyés en Toscane et que, lorsqu’elle eut accepté ma nouvelle explication, elle n’avait pas songé à rappeler, revinrent lui faire un rapport qui poussa cette femme que j’avais épousée et nos enfants au pire des méfaits, à la plus infinie lâcheté, parce que je n’avais pas eu la force de dire la vérité, d’offrir ton nom et notre mémoire commune à leurs esprits. Mais cela aurait-il changé quoi que ce soit ? Certains souvenirs, qui sont notre plus précieux bien, sont aussi notre pire malédiction ; on ne les peut confier à personne, et tôt ou tard, ce secret jalousement conservé, incommunicable, lorsqu’on finit par en laisser percevoir l’ombre ou la trace, devient avant tout la marque d’une trahison. On perd alors et la douceur de ce secret, et l’amour des vivants. En cette heure ultime, je peux te l’avouer, Ana : j’ai longtemps hésité à commettre ces gestes irréparables, non tant pour ceux que j’allais retrancher du nombre des vivants que pour l’outil de leur mise à mort. Est-ce scandaleux ? mais j’ai failli reculer pour les perles. N’était-ce pas une infamie, pour elles, que de se retrouver serties — et pour combien de temps ? — dans ces corps ? Mais n’était-ce pas à elles davantage qu’à moi de venger votre mémoire et celle de Maramisa, et de punir ceux qui avaient mené tes enfants à la mort, puis celui qui n’avait pu les protéger ? Ce matin-là, j’étais parti, presque serein, régler quelques affaires en ville. Je commençais à me faire à l’idée que, même loin de moi, tes enfants seraient heureux, et que je ferais tout pour les protéger, grâce aux nombreux liens que mon métier me procurait à l’étranger. Une fois ma tâche accomplie, je remontai, plus paisible encore, vers notre demeure. Je pénétrai dans la grande salle où nous prenons nos repas, et je compris aussitôt que j’étais l’être le plus misérable de la terre. Sur la table, un rouleau, sur lequel un imbécile avait écrit ce qu’il avait cru comprendre durant son séjour dans ma ville natale, plus tout ce qu’il avait inventé pour justifier l’argent que lui versait Amandilla ; dans un coin de la pièce, roulés l’un contre l’autre, ta fille et ton fils, qui tournèrent vers moi leurs yeux gris — douloureux, désespérés, résignés ? ou haineux, haineux envers cet homme qui avait trahi encore la confiance que leur mère avait placée en lui, envers ces enfants de leur âge qui les avaient roués de coups, excités par les cris de rage d’une mère qui se croyait trompée ? Mes propres enfants avaient frappé, blessé, humilié les tiens ; ma femme avait reporté sur eux une colère qui ne s’adressait qu’à moi ; moi, qui demeurais pétrifié et impuissant. Que devais-je faire ? Plus rien. Je ne pouvais plus rien. La porte s’ouvrit brutalement dans mon dos ; des hommes en armes, mandés par ma femme, venaient chercher leurs innocentes victimes, qui partirent, traînées comme des chiens, sans un cri ni une larme, gravant dans ma mémoire l’éclat d’angoisse de leurs iris, comme pour me signifier qu’ils ne pouvaient décidément vivre dans un tel monde. Dans un dernier sursaut, sans un regard à cette famille qui me semblait d’un coup si étrangère, je suivis le sinistre convoi, bien que le sergent fît tout pour m’en empêcher et que j’entendisse derrière moi ma femme qui me hurlait de revenir. J’allai voir tous les puissants de la ville, usant de tout mon poids — et je compris combien il était peu de chose comparé à celui de ma femme. Elle avait tout orchestré en quelques instants, choisissant une vengeance d’autant plus cruelle qu’elle se portait sur les innocents et épargnait le coupable. Jusqu’à l’évêque qui m’assura de sa compassion face à la traîtrise dont j’avais été victime du fait de ce lointain ami, si peu recommandable, qui m’avait caché son origine infâme pour mieux se servir de moi. Je compris que je ne pouvais rien faire ; aurais-je hurlé en place publique que tout cela n’était que mensonges, le plan d’Amandilla n’en aurait pas été modifié. On ne m’aurait pas cru, car on avait ordre de ne pas me croire, et l’on aurait loué, quoique avec un peu de mépris, ma trop grande générosité. Je dus rentrer chez moi. Subir la haine des miens, de ma femme, qui refusait de comprendre, de mes enfant, s qui se ralliaient à leur mère sans comprendre. Tout le temps que dura cette parodie de procès où des enfants furent déclarés coupables parce que leur mère avait aimé un homme indigne de son amour, je restai enfermé dans mon bureau, échafaudant lentement cette résolution dont il ne me reste plus, à présent, que l’ultime acte à poser, et rédigeant ces pages qui ne prétendent rien expliquer ou justifier, mais qui servirent surtout à me persuader. Lorsque cette ignoble mise en scène fut achevée, la veille de leur exécution, je demandai de pouvoir rendre visite aux enfants, et je fus surpris d’en obtenir aussi facilement l’autorisation. Sans doute Amandilla jugea-t-elle que cette dernière confrontation serait une souffrance de plus. Je n’en sais rien. Depuis l’arrestation, je l’évitais, dormant et prenant mes repas dans mon bureau, dont j’interdisais l’entrée à tous sauf à la servante. Peut-être Amandilla ne fit-elle là que précipiter sa fin, et celle de ses enfants. Je ne puis trancher. Tout cela me paraît si étranger, comme si ces quinze dernières années n’avaient pas existé, comme s’il n’y avait rien d’anormal à effacer d’un geste tout ce qui en était né, comme si ce geste même n’était qu’un frémissement de paupière du dormeur revenant au monde. Ce fut bien une souffrance terrible que de voir ces deux enfants dans un cachot, amaigris et terrorisés, incapables de comprendre le jeu cruel dont ils étaient victimes, ou refusant d’admettre que les hommes puissent être aussi abjects. Je m’accroupis devant eux et tentai maladroitement de les réconforter ; mais je ne pus que les serrer dans mes bras en sanglotant. Dans ma langue natale, je les suppliai de me pardonner, mais ils restèrent muets, me dévisageant seulement avec pitié. Leurs yeux gris brillaient doucement dans la pénombre. Il me sembla qu’à travers eux, tu cherchais à me consoler. Enfin, ta fille posa la main sur la mienne et murmura que ce n’était rien, que je ne devais rien me reprocher. Et ton fils ajouta, d’une voix grave, qu’ils te rejoindraient à Maramisa, et que vous m’y attendriez. Je voulus leur montrer les perles, que je tenais serrées dans ma bourse, leur dévoiler mon dessein, leur promettre qu’ils seraient vengés ; mais je dus redouter qu’ils infléchissent ma volonté, qu’ils reprennent les perles et implorent ma clémence. Et je compris que mon acte n’aurait rien d’une vengeance pour leurs mémoires. Pour vos mémoires. Je repartis sans rien dire, et ils ne me demandèrent pas les perles. Ma dernière lâcheté fut de prendre ce silence pour un assentiment. Nul de ma maisonnée ne manqua le supplice. À leur grand étonnement, je m’y rendis également, mais me tins loin d’eux, dans la foule grouillante et idiote qui venait se repaître du spectacle. À ce foyer, je venais durcir ma détermination, comme une épée patiemment battue sur l’enclume. Et vous êtes bien d’illustre lignée, princes de Maramisa dont je ne peux me résoudre à tracer les noms, qui périrent au bûcher sans faillir ni crier. Tant qu’ils le purent, vos yeux restèrent fixés sur les miens, et vos larmes silencieuses se mêlèrent aux miennes, et me brûlent encore les paupières. Les perles, dans ma main crispée, me parurent s’enflammer ; mais aucune illusion ne serait comparable à votre lent supplice. Ce soir, en rentrant de ce qui, pour notre ville, fut presque une liesse, il m’a fallu ruser pour attirer un à un mes enfants et ma femme, sans éveiller leur méfiance. Ma pistole à rouet, si magnifique soit son mécanisme, ne se charge que lentement. Et j’ai pris plus de temps encore pour y glisser, chaque fois, une perle de pierre, venue de Maramisa pour se perdre dans ces chairs de ma chair, dans le sang de ma honte. Un à un, ils se sont écroulés devant moi, stupéfaits. J’ai agi sans faiblir. J’ai éteint mon âme. Devant moi, qui attend que ma plume à son tour s’arrête, l’arme chargée de la dernière perle — grise comme vos pupilles. Je préfère ne pas chercher à deviner ce que tu pourrais me dire à cet instant. J’ignore aussi ce qu’il adviendra de moi. Oserais-je espérer que la mort m’offrira, malgré tous mes péchés, ce que j’ai refusé à la vie ?